Récré, un univers impitoyable
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Cet article est issu du numéro 38 de Philosophie magazine « 38 - avril 2010 », en kiosque le 25 mars 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Si, pour les adultes, la cour d’école est un lieu de désordre et de cruauté, elle est, pour les enfants, une agora où s’inventent mille histoires. La cinéaste Claire Simon et le philosophe Denis Kambouchner observent ces jeux dans lesquels corps et pensée ne font plus qu’un.
Dans Récréations (1992), la cinéaste Claire Simon a filmé la cour de l’école maternelle de sa fille. Un lieu peuplé de marronniers, où fleurissent mille histoires d’enfants : histoires de prison, de maison, de brindilles, de sauts, de crachats. « À l’attaque ! », « On va te tuer ! » : la récré regorge de terrifiants affects, de tragédies miniatures opposant victimes et bourreaux. Spécialiste de Descartes et de sa théorie des passions notamment, Denis Kambouchner enseigne l’histoire de la philosophie moderne à l’université Paris-I. Investi dans les débats sur l’éducation, il a pris position contre le primat des considérations pédagogiques sur la transmission du savoir dans Une école contre l’autre (PUF, 2000). Il vient de publier De bonnes raisons d’être méchant ?, dans la collection « Chouette penser ! » (Gallimard Jeunesse, 2010). D’excellentes raisons de faire dialoguer le philosophe avec la réalisatrice…
Claire Simon : J’ai eu envie de filmer un lieu, la cour de récréation d’une école maternelle. Un pays qui s’appelle « la cour » et un peuple qui s’appelle « les enfants »… Dans la cour, les enfants découvrent la vie en société, sans l’aide des adultes ; ils s’essaient à leurs semblables, à la liberté, à l’altérité. Qu’est-ce que la place publique des enfants ? C’est cette agora qui m’a intéressée avant tout. La cour est un lieu virtuel, un territoire pour faire des essais. Les enfants ne cessent d’essayer des trucs, des histoires. J’ai cherché à montrer comment ces histoires apparaissaient, se transformaient, comment les enfants pensaient et réfléchissaient les uns avec les autres dans cette cour. Des drames s’y jouent, des passions violentes. Le film s’ouvre sur cette phrase de Spinoza : « L’impuissance de l’homme à gouverner et à contenir ses sentiments, je l’appelle Servitude. En effet, l’homme soumis aux sentiments ne dépend pas de lui-même, mais de la fortune, dont le pouvoir sur lui est tel qu’il est souvent contraint de faire le pire, même s’il voit le meilleur. »