La lettre du mercredi
Réouverture des catacombes de Paris : rendez-vous d’Enfer
L’ossuaire des catacombes de Paris. © Christophe Bertolin/IP3
« “Arrête ! C’est ici l’empire de la mort.” J’aurais pu trouver plus convivial pour célébrer cette radieuse journée de printemps… Ce sinistre avertissement, je l’ai vu, emprunté à Virgile dans l’Énéide, à l’entrée des catacombes, qui rouvrent aujourd’hui à Paris. Je suis allé y chercher le frais, à vingt mètres sous terre.
Une œuvre de salubrité publique
Les catacombes ont été consacrées le 7 avril 1786, il y a exactement 240 ans. Ce jour-là, des abbés ont béni l’ossuaire, en présence de l’Inspecteur général des carrières de Paris, car il prend place dans des galeries creusées sous la ville. Ce “cimetière souterrain” – selon l’étymologie – n’a jamais servi de sépultures, à la différence des nécropoles romaines ou palermitaines. Il répond d’abord à un souci de salubrité publique quand, à la fin du XVIIIe siècle, les cimetières débordent au cœur des villes – dont celui des Innocents, à Paris. Voltaire s’en émeut dans ses Questions sur l’Encyclopédie (1770-1772). À l’entrée “Enterrement”, le philosophe s’étonne :
“Vous ne voyez ni à Rome ni dans le reste de l’Italie aucun de ces abominables cimetières entourer les églises ; l’infection ne s’y trouve pas à côté de la magnificence, et les vivants n’y marchent point sur des morts”
François-Marie Arouet, dit Voltaire, art. cit.
Le polémiste relève le contraste : “Passez par le charnier qu’on appelle Saint-Innocent : c’est un vaste enclos consacré à la peste ; […] et presque à côté de cette voirie est l’Opéra, le Palais-Royal, le Louvre des rois.” Un arrêt du parlement de Paris prévoit bien de remédier à ces maux, mais il ne sera pas exécuté avant la mort de l’auteur en 1778, qui peut donc écrire : “Paris sera encore longtemps un mélange bizarre de la magnificence la plus recherchée et de la barbarie la plus dégoûtante.”
Dans les profondeurs romantiques
Plusieurs millions de corps sont finalement amassés dans ces tunnels, jusqu’à la fin du XIXe siècle. Après que des rues se sont effondrées, dans les années 1770, une Inspection générale des carrières a en effet pour mission la surveillance et la consolidation des carrières. À ce service incombe l’aménagement des sous-sols, jusqu’à leur ouverture au public en 1809. L’Inspecteur Louis-Étienne Héricart de Thury imagine un parcours macabre émaillé de citations romantiques, dont celle-ci, signée Lamartine, excessivement élégiaque :
“Ainsi tout change, ainsi tout passe ;
Ainsi nous-mêmes nous passons,
Hélas ! sans laisser plus de trace
Que cette barque où nous glissons
Sur cette mer où tout s’efface”
Alphonse de Lamartine, Le golfe de Baya, in : Méditations poétiques (1820)
La nouvelle scénographie imaginée pour la réouverture, ce mercredi 8 avril, rend hommage à cet ingénieur devenu architecte d’intérieur. Interprétée par un comédien, sa voix, dans un casque, guide le visiteur et attire l’œil sur les détails.
Pourquoi le mystère demeure
Car ce “Paris inversé” demeure un sujet de fantasme. Les cataphiles y descendent encore, plus ou moins légalement. “Qui regarde au fond de Paris a le vertige. Rien de plus fantasque, rien de plus tragique, rien de plus superbe”, note Victor Hugo dans Paris (1867). Il y parle de l’histoire, qu’il compare à un précipice.
“Descente lugubre ! Dante y hésiterait. La vraie catacombe de Paris, c’est cela. […] Les erreurs et les misères mortes sont une fourmilière d’ossements. Elles emplissent ce souterrain qu’on appelle les annales de Paris. Toutes les superstitions sont là, tous les fanatismes, toutes les fables religieuses, toutes les fictions légales”
Victor Hugo, Paris (1867)
Pacôme Thiellement, dans une dérive psychogéographique consignée dans son Paris des profondeurs (2022), ravive à son tour ces mythologies capitales.
“Les charniers situés entre les anciennes Halles et le centre Beaubourg n’existent plus aujourd’hui : les ossements furent transportés dans les carrières de la Tombe-Issoire, devenues les catacombes en 1786, trois ans avant la Révolution française. On a beaucoup glosé sur ce déplacement de cadavres qui précède le moment où l’histoire a tourné. Et si c’était le fait d’avoir associé la dépouille des Parisiens à la sépulture d’Isoré [un géant légendaire qui aurait assiégé Paris et qui a donné son nom au quartier de la Tombe-Issoire] qui avait permis la réégyptianisation révolutionnaire de Paris ?”
Pacôme Thiellement, Paris des profondeurs (2022)
Voilà ce que se demande l’exégète, faisant de cette ville-sphynx et de son envers souterrain un mystère devant être déchiffré “comme un cryptogramme”… Entrerez-vous dans la crypte ? »
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