Repérages / Mars 2020

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Cet article est issu du numéro 137 de Philosophie magazine « 137 - mars 2020 », en kiosque le 20 février 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’image

Sous le signe des samouraïs

Ce sublime paysage enneigé a été capté au mont Zaō, un parc naturel du nord du Japon. Le spectacle fascine ou se teinte d’une inquiétante étrangeté, puisque, spontanément, nous voyons ces arbres croulant sous la neige comme des fantômes ou des créatures humaines – sortes de samouraïs revêtus de robes amples et casqués. Au Japon, on évoque les « monstres des neiges », créés par le vent de Sibérie qui fige des milliers de gouttelettes gelées sur les sapins. Il s’agit d’un phénomène connu sous le nom savant de paréidolie (du grec eidôlon, « image ») : une sorte d’illusion d’optique par laquelle le cerveau associe une forme humaine à un stimulus visuel ambigu. Loin d’être reçue passivement, la perception est ainsi construite. Avant l’essor des neurosciences, l’idée était avancée par le philosophe américain Charles Sanders Peirce (1839-1914), logicien fondateur du pragmatisme. Parlant de la perception, il pointe « l’impossibilité de distinguer les produits de l’intellect des données intuitives » (Textes anticartésiens). Autrement dit, ce que nous voyons est indissociable du travail de la mémoire ou de l’imagination ; percevoir, c’est interpréter, conjecturer, anticiper. Nous projetons notamment dans ce qui apparaît le signe – terme clé dans la pensée de Peirce – d’une menace éventuelle. Il semblerait que la paréidolie soit un avantage adaptatif de l’espèce humaine, capable de fuir les dangers grâce à cette interprétation des formes incertaines. Aussi n’est-il pas étonnant de ressentir des émotions archaïques, à commencer par la peur, devant ces « monstres des neiges »…

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