Motifs cachés

Retrouver les grands espaces

Temps de lecture : 3 min

Retrouver les grands espaces

Illustration : © Oriane Safré-Proust/Valérie Oualid pour PM

Cet article est issu du numéro 144 de Philosophie magazine « Enquête sur la fusion du travail et de la vie », en kiosque le 29 octobre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La frénésie de nos activités nous donne l’impression d’évoluer dans des bulles qui se télescopent à grande vitesse sans jamais vraiment se rencontrer. Et si nous levions le nez du guidon pour contempler l’immensité du paysage ?

 

Au printemps 1914, Carl Gustav Jung, le père de la psychanalyse des profondeurs, fait un voyage à Ravenne, en Italie, avec Toni Wolff, l’une de ses anciennes patientes et étudiantes. Il faut les imaginer profondément amoureux, à l’aube d’une relation qui durera une grande partie de leurs vies. Alors qu’ils visitent la basilique de Ravenne donc, Carl et Toni sont fascinés par l’incroyable éclat des mosaïques du baptistère. Cherchant un peu plus tard à en récupérer des images, Jung apprendra que la mosaïque particulière que tous deux ont « vue » ce jour-là a en réalité brûlé un siècle plus tôt et n’est donc plus visible.

Ce souvenir, raconté par Jung dans son autobiographie Ma vie (1961), n’apparaît pas tant comme la preuve d’une dimension surnaturelle – peut-on voir quelque chose qui n’existe plus ? question sans réponse, source d’affrontements éternels – que comme une preuve d’amour. Quoi qu’ils aient vu, les deux protagonistes l’ont vu ensemble : leurs inconscients ont communiqué. Le voyage à Ravenne marque le début d’une grande histoire. Avec ce sentiment de refaire des gestes éternels que nous éprouvons lorsque nous aimons ou que nous concentrons notre attention sur une tâche qui nous absorbe : un sentiment d’espace et de profondeur (même si, pour la plupart d’entre nous, cette profondeur ne va pas jusqu’à voir des basiliques disparues). 

Ce sentiment d’espace, nous l’éprouvons aussi, de façon plus modeste et épisodique, chaque fois que nous avons du temps devant nous. Le ralentissement auquel nous aspirons tous n’est pas seulement synonyme de repos mais bien d’espace. La suspension des tâches prévues redonne un peu de profondeur de champ. A contrario, les métaphores employées pour décrire un monde du travail devenu frénétique sont parlantes : « avoir des œillères », « avoir le nez dans le guidon », « travailler en silo ». Il est bien question de perte d’espace : ne pas voir plus loin que le bout de son nez ou de l’intérieur de son silo. Plus on va vite, plus l’espace rétrécit, et pas seulement l’espace extérieur que nous parcourons plus vite, l’espace intérieur aussi.

Comment qualifier cet espace rétréci mais toujours en mouvement dans lequel semblent vivre ceux qui « n’ont plus le temps de se poser » ? Une sorte de prison volante devenant plus étroite à mesure qu’elle file dans une direction que nous croyons connaître, mais qu’en réalité, nous ne maîtrisons pas. Ne serait-ce pas ça, la fameuse bulle cognitive, où les informations qui nous apparaissent, via les moteurs de recherche et les réseaux sociaux, ne font que confirmer ce que nous pensons déjà ? Si la théorie de la « bulle filtrante » (développée dès 2011 par l’essayiste Eli Pariser et reprise en 2016 par Katharine Viner, rédactrice en chef du Guardian) fait d’abord référence à la façon dont les algorithmes altèrent notre perception de la réalité, en faisant disparaître les informations qui ne correspondent pas à nos critères habituels, cette bulle est aussi un espace rétréci. En d’autres termes, une prison. À travers ses parois transparentes, nous croyons communiquer avec des inconnus qui éprouvent la même chose que nous. Mais – et les mouvements de protestation contre le port du masque en sont un exemple récent – ces escadrons de bulles lancées à grande vitesse réunissent bien souvent des alliés qui seraient franchement opposés dans le monde réel : qu’ont en commun les conspirationnistes, les partisans de l’homéopathie et les fidèles de Donald Trump ? Des aspirations communes ou un algorithme ? Quelque chose de moins fiable, en tout cas, que la vision d’une mosaïque disparue. 

Les concepts liés à cet article

Durée