France / Politique
RN, le parti de la jeunesse périphérique ?
Marine Le Pen pose pour un “selfie” avec des jeunes à son arrivée au 28e Salon international des Productions Animales (salon de l’élevage), près de Rennes, le 17 septembre 2015. À l’époque, le Rassemblement National s’appelait encore Front National. © Jean-François Monier/AFP
Cet article est issu du numéro 149 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Selon des enquêtes d’opinion parues début avril, Marine Le Pen recueillerait le plus d’intentions de vote chez les 25-34 ans en vue de la prochaine présidentielle. Faut-il y voir un réel engouement ou le fruit d’un malaise générationnel ?
Le Monde a fait paraître le 5 avril les conclusions d’enquêtes menées par les instituts Ipsos-Ifop sur les intentions de vote de la jeunesse en vue des prochaines présidentielles. Elles indiquent que le poids du parti de Marine Le Pen auprès des 25-34 ans serait passé de 23 % en 2017 à 29 % aujourd’hui. De l’autre côté de l’échiquier politique, les résultats annoncent une chute symétrique de la France insoumise, qui passe de 24 % à 17 % pour la même tranche d’âge. Faut-il en déduire un élan de la jeunesse vers le Rassemblement national (RN) ? Christèle Lagier, chercheuse en sociologie politique à Avignon et spécialiste du vote RN, nuance : « En volume de votants, quand on compare les dynamiques de 2017 à celles d’aujourd’hui, Marine Le Pen perd des voix. En termes d’adhésion, le RN n’est pas plus à l’abri que les autres partis de la désaffection globale à l’égard des partis politiques, y compris dans les terres où il est le mieux implanté. Dans le Sud-Est, les sections locales sont très affaiblies et tenues par les anciennes générations qui sont en train de disparaître. » Alors comment expliquer les résultats de l’enquête ? « Le RN ne progresse pas chez les jeunes, il résiste mieux à l’abstention. En absolu, les chiffres du RN diminuent, mais ils chutent plus vite chez les autres partis. Le RN n’est pas donc pas le parti qui mobilise le plus, il est celui qui démobilise le moins. » Et ceci change tout. Christèle Lagier le rappelle : « Le problème d’un sondage, au-delà de son contenu, c’est toujours aussi ce qu’il produit. » Ici, mal interprété, le sondage produit l’effet médiatique d’un enthousiasme pour les idées de Marine Le Pen, alors que son principal enseignement est que « le comportement majeur des jeunes, c’est l’abstention ».
Certes. Mais une fois cette abstention prise en compte, il reste que le RN résiste plutôt mieux à ce phénomène que ses concurrents. « C’est indéniable », admet Christèle Lagier. Mais comment l’expliquer ? « D’abord, sur toute une série de questions qui vont de l’Europe à l’immigration, le RN surfe habilement sur la pensée complotiste qui tend à se développer dans la jeune génération. » De plus, il semble s’être mis au diapason de la culture numérique. « Le RN pratique, via les groupuscules qui gravitent autour de lui, une excellente communication sur les réseaux sociaux, que ces mouvements utilisent à destination des jeunes. » Christèle Lagier y voit aussi le fruit d’une normalisation réussie du RN : « Force est de constater que la stratégie de “dédiabolisation” initiée par Marine Le Pen a fonctionné. La jeune génération n’a plus en tête l’image sulfureuse de Jean-Marie Le Pen. »
De parti d’extrême droite à formation crédible ? La chercheuse explique cette transformation par la pérennité du parti, dont Marine Le Pen est la présidente depuis plus de dix ans : « Le RN apparaît dorénavant aux jeunes comme un repère politique incontournable. Il est à la fois le plus stable et le plus présent, le seul que l’on arrive à peu près à identifier. » Et Christèle Lagier de conclure : « Le RN, ce parti qui se disait “antisystème”, est donc paradoxalement devenu le plus stable du paysage politique français. »
Une autre piste d’explication, bien qu’elle soit difficile à documenter, est tentante. Le RN a toujours prétendu s’adresser à la France dite « périphérique », aux classes populaires qui se sentent abandonnées par la gauche traditionnelle et fragilisées sur le marché du travail, à ceux pour qui l’Europe ou la mondialisation ne représentent ni une ouverture ni une opportunité, mais bien une menace. Est-ce que la jeunesse, dont la formation et l’insertion professionnelle ont été particulièrement touchées par la pandémie depuis un an, n’est pas en train de se sentir elle-même un peu « périphérique », avec un risque de basculement dans l’exclusion ? Le vote RN correspondrait donc à une demande de protection. Si l’on a tendance à s’imaginer les jeunes comme peu séduits par le nationalisme ou les propositions autoritaires, comme antiracistes et curieux de voyager à travers le monde en s’affranchissant des frontières, ces nouvelles études conduisent en tout cas à réviser nos idées reçues.