La lettre du mardi

Se leurrer, un art de vivre ?

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Se leurrer, un art de vivre ?

© Alyssa Jane/Unsplash

« “T’es complètement delulu en fait !” Le jugement de ma nièce est sans appel. J’ai beau être un dinosaure de 31 ans, j’ai déjà entendu ce terme : il abrège l’adjectif anglais delusional – qui qualifie quelqu’un qui “délire”, se fait des illusions sur la réalité en dépit de tout. Suis-je en train de me faire mettre en boîte ? Ou est-ce une marque d’admiration ?

Le mot est apparu sur des forums de K-Pop dans les années 2010 pour se moquer des personnes qui fantasmaient des relations amoureuses avec une célébrité. En 2022, il arrive dans la bouche de milliers de jeunes blasés par l’après-pandémie, l’économie en berne et le principe de réalité. Et il prend un sens nouveau. Est “delulu” toute personne qui, tout en sachant bien qu’elle s’illusionne, choisit de persister dans son erreur. Le beau vendeur du Master Poulet vous a fait un clin d’œil ? Vous imaginez déjà la tête de vos enfants. L’autodérision du mot lui donne toute sa saveur : le delulu sait qu’il se leurre et en jouit. “Delulu is the solulu” : être délirant, c’est la solution. Dans un monde obsédé par les red flags et le contrôle de soi, ce slogan est un verre d’eau fraîche. Voire une leçon de sagesse ?

En philosophie, le delulu fait souvent office de repoussoir. Pire que l’ignare, c’est l’ignare qui ne fait même pas l’effort de la contrition. Platon se bat contre les benêts avachis dans leur Caverne. Pascal fustige les ploucs mondains qui se croient intelligents. Même Jean-Jacques Rousseau, pourtant grand delulu devant l’Éternel, dénonce l’inauthenticité de ses contemporains.

L’illusion : la clef du bonheur ?

On trouve cependant une défense farouche des vertus de l’illusion sous la plume de la philosophe et mathématicienne Émilie du Châtelet (1706-1749). On ne peut pas lui reprocher de manquer de rigueur : elle est la première traductrice des Principia Mathematica de Newton et s’est employée toute sa vie à diffuser l’œuvre mathématique de Leibniz. Mais entre deux équations, elle a aussi écrit un délicieux Discours sur le bonheur.

Le secret d’une vie heureuse, dit-elle, est de rester “susceptible d’illusion”. Certes, “on ne peut se donner des illusions” à soi-même. L’illusion ne suppose aucune intervention de notre part, elle nous tombe dessus. En revanche, on tente de “conserver soigneusement” celles dont on dispose et de les maintenir hors du commerce du vrai et du faux. De la même manière, pendant un spectacle de marionnettes, “on peut ne pas chercher à les détruire ; on peut ne pas aller derrière les coulisses voir les roues qui font les vols & les autres machines : voilà tout l’art qu’on y peut mettre & cet art n’est ni inutile ni infructueux”.

Cela suppose de savoir renoncer à l’ivresse de la connaissance et apprendre de ses expériences sans s’émousser. Passé un certain âge, il est donc plus aisé d’être cynique ! Faire tourner la “grande machine du bonheur”, comme elle l’appelle, suppose pourtant de garder en nous deux tendances en apparence opposées : “l’amour de l’étude”, ce goût de la vérité qui l’animait en tant que scientifique, et le goût de l’illusion.

Prenons l’ambition, par exemple. Il est facile de doucher des rêves de gloire : ils ne résistent pas longtemps aux statistiques (“Tu as une chance sur un million”), à l’ingratitude du public, aux sermons moralisateurs. Mais en asséchant le mirage où s’abreuvent tant d’écrivains, de scientifiques, de philosophes brillants, que gagne l’humanité, sinon des âmes aigries ? La quête de la gloire, écrit-elle, est “source de tant de plaisirs & de tant d’efforts en tout genre qui contribuent au bonheur, à l’instruction & à la perfection de la société”… à condition d’accepter qu’elle soit “entièrement fondée sur l’illusion” ! 

En amour aussi !

Plus touchante encore est sa description de l’illusion amoureuse, en particulier l’amour non réciproque. Elle l’a elle-même vécu lorsque Voltaire, compagnon de vie pendant 10 ans, s’est peu à peu éloigné d’elle. “Une âme tendre et sensible est heureuse par le seul plaisir qu’elle trouve à aimer […] Si cette âme a encore le bonheur d’être susceptible d’illusions, il est impossible qu’elle ne se croie pas plus aimée qu’elle ne l’est peut-être en effet ; elle doit tant aimer qu’elle aime pour deux, et que la chaleur du sentiment supplée à ce qui manque réellement à son bonheur.” Delulu is the solulu qu’on vous dit !

L’illusion, toutefois, n’est pas le déni. Elle porte sur la manière dont le réel apparaît au sujet, mais ne doit pas le tromper sur le chemin qu’il compte emprunter dans la vie. “Il faut partir d’où l’on est”, affirme Émilie du Châtelet, et “être bien décidé à ce qu’on veut être & à ce qu’on veut faire”. Faute de quoi nous tournons en rond empoisonnés par l’incertitude et le regret. “Décidons-nous de la route que nous voulons prendre pour passer notre vie, conclut-elle, et tâchons de la semer de fleurs.”

En bonne delulu, j’ai pour ma part décidé de prendre la semi-insulte de ma nièce pour un compliment. »

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