Entretien avec Barbara Cassin
Sophistique, le mauvais autre de la philosophie
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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine « Le miracle grec », en kiosque le 01 juillet 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Depuis que Platon tient les sophistes pour des « semblants de philosophes et philosophes du semblant », Gorgias, Protagoras et les autres sophistes sont tenus pour des ratiocineurs coupeurs de langue en quatre, voire des pédants. Rappelant qu’ils furent une référence de Lacan, Barbara Cassin se range sous leur bannière, cherchant auprès d’eux ce que parler veut dire et approfondissant le lien entre l’être et la parole.
Qu’est-ce que la sophistique et comment les sophistes, ces mal-aimés de la philosophie, participent-ils du « miracle grec » ?
Barbara Cassin / Partons de ce que l’on dit des mal-aimés et relisons la définition qu’en donne le Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande [la référence des études philosophiques, ndlr] : « Sophistique, substantif : ensemble des doctrines ou plus exactement attitude intellectuelle commune des principaux sophistes grecs ; Nom commun : se dit d’une philosophie de raisonnement verbal, sans solidité et sans sérieux. » On a là un condensé de l’histoire de la philosophie. La première définition reconnaît l’existence historique des sophistes… mais réduit leur doctrine à « une attitude intellectuelle » ; la seconde est le jugement de valeur que porte la « grande philosophie » sur la sophistique en la mettant au plus bas. « Raisonnement verbal » est pourtant la stricte traduction de logos (langage et raison) : les sophistes sont donc dans le logos mais ne seraient pas dans le logos « solide et sérieux ». C’est le jugement qui s’est imposé depuis Platon. Il faut faire la critique de cette critique, et tout mon travail consiste à comprendre comment Gorgias et Protagoras, sophistes patentés, étaient logiques, quels rapports ils avaient avec le logos.
Le « miracle grec » est avant tout celui de la langue grecque. Toutes les langues sont pour moi miraculeuses mais celle-là a donné, en quelques siècles, des auteurs et des œuvres exceptionnels : Homère, Hésiode, Anaximandre, Parménide, Gorgias, Eschyle, Euripide, Thucydide, les stoïciens, Platon, Aristote… tout cela en grec. Mais dans un grec se réinventant texte après texte. On ne sait jamais quand commence une langue. Le grec est perçu par ceux qui le parlent comme commençant avec Homère… qui n’existe probablement pas en tant que Monsieur Homère. Il y a eu des Homère qui ont produit l’Illiade et l’Odyssée comme la performance d’une langue qui se forme. La culture grecque est un palimpseste, ce qu’est peut-être toute culture et que les Grecs appellent la paideia : la culture en tant qu’elle est constituée de textes renvoyant à d’autres textes indéfiniment. Cette transmission même est la langue. Et c’est dans cette langue, dans ce logos, que se situent les sophistes.
Comment ?
/ Les sophistes parlent « en second » en philosophie. Il y a pour eux un premier, qui est Parménide, au début du - Ve siècle. Celui-ci a écrit un grand poème Sur la nature ou sur l’étant, auquel Gorgias réplique par un Sur le non-être ou sur la nature. Ils s’affrontent sur la question de l’Être. S’interrogeant sur ce qui est, Parménide fonde que « l’être est » et « le non-être n’est pas ». Dès lors – et c’est dans cette voie que s’engagera toute la philosophie, de Platon à Heidegger – la tâche de l’homme est de « dire ce qui est » (onto-logie). C’est sur la façon dont se nouent l’être et le dire que porte la critique de Gorgias : en réalité, l’être est un pur produit du poème, un effet du dire ; par conséquent il s’agit non de « dire ce qui est », mais de faire être ce qui est dit. Gorgias démonte le toc de l’ontologie de Parménide en mobilisant la grammaire de la langue grecque. Le raisonnement de Parménide joue sur toutes les équivoques sémantiques et syntaxiques du verbe « être » et Gorgias montre qu’il peut, par les mêmes moyens, aboutir au résultat inverse : « il n’y a ni être ni non-être ». La position de Gorgias est en fait une interrogation sur ce que parler veut dire : « le logos est le grand souverain qui, avec le plus petit et le plus inapparent des corps, performe les actes les plus divins ». C’est une critique très violente parce qu’en définitive la sophistique provoque la philosophie sur son ambition à « dire ce qui est ». Elle la délimite. En cela, elle est indispensable.