Francis Wolff: “Notre mémoire n’est pas une clé USB”

Temps de lecture : 5 min

Francis Wolff: “Notre mémoire n’est pas une clé USB”

(cc) Wikimedia Commons / endolith

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 83 de Philosophie magazine « 83 - octobre 2014 », en kiosque le 25 septembre 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les projets transhumanistes reposent sur une vision très contestable de l’homme, nous rappelle le philosophe Francis Wolff. C’est que la pensée ne saurait se ramener au fonctionnement du plus sophistiqué des ordinateurs.

Le transhumanisme – le projet d’améliorer la condition humaine grâce aux biotechnologies – s’inscrit selon vous dans le cadre d’une révolution scientifique et philosophique plus vaste. De quoi s’agit-il ?

Francis Wolff : Je distingue deux figures de l’homme dans la modernité récente. La première, qui a dominé les sciences humaines dans la deuxième moitié du XXe siècle, conçoit l’homme comme un être de culture : là où la nature est l’espace des lois universelles, la culture est un univers de règles – du langage, de la parenté, de l’échange –, toujours variables d’une société à l’autre, mais qui font l’homme. S’il n’y a pas de règle universelle, il y a cependant, selon Lévi-Strauss, l’exception fondamentale de la prohibition de l’inceste, qui assure le passage de la nature à la culture. Ce modèle permet de distinguer pour un sociologue l’institution humaine de l’instinct animal, pour un linguiste le signe arbitraire d’une langue d’un signal naturel, pour le psychanalyste le désir d’un besoin, etc. Cependant, depuis le tournant du XXIe siècle, on assiste à une révolution, au sein même des sciences humaines, qui tend à effacer les frontières entre culture et nature : l’homme est dorénavant pensé sur le modèle des êtres naturels, il ne se distingue plus des animaux. Un modèle culturaliste laisse place à un modèle « cognitiviste » qui conçoit tous les phénomènes mentaux comme des phénomènes naturels. Il s’agit, en somme, de « naturaliser l’esprit » en prenant pour modèle l’ordinateur.

 

L’ordinateur n’est pourtant pas un objet naturel. En quoi le détour par la machine permet de concevoir la cognition comme un phénomène naturel ?

Cet article est réservé aux abonnés