Stéphane Hessel. « L'espèce humaine n'a pas dit son dernier mot »
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Cet article est issu du numéro 47 de Philosophie magazine « 47 - mars 2011 », en kiosque le 24 février 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Stéphane Hessel a l’engagement chevillé au corps et la philosophie en bandoulière. Résistant, déporté, rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, ce diplomate humaniste qui connaît actuellement un retentissant succès avec Indignez-vous ! a croisé le chemin de Maurice Merleau-Ponty et Walter Benjamin. Aujourd’hui, il veut inventer, avec son ami Edgar Morin, une nouvelle « voie ».
Ancien résistant, Stéphane Hessel, âgé de 93 ans, est à son apogée. Indignez-vous !, son libelle en forme de bréviaire citoyen qui veut réactiver, pour nos temps déboussolés, le programme politique du Conseil national de la Résistance (CNR), frôle le million d’exemplaires. Tout en se disant « appartenir à l’histoire de Juifs », il critique le consensus d’une large partie de la communauté juive autour du soutien à la politique du gouvernement israélien, en ne cessant de réclamer justice pour le peuple palestinien. Une réunion propalestinienne qu’il devait animer le 18 janvier dernier, à l’École normale supérieure, à Paris, a été annulée par la direction de l’établissement, suscitant une vaste polémique.
Déporté aux camps de Buchenwald, Rottleberode et Dora, Stéphane Hessel est un ancien normalien féru de poésie, capable de réciter l’intégralité du Bateau ivre de Rimbaud ou l’Orphée de Rilke. Mais, on le sait moins, l’auteur à succès a commencé ses études par la philosophie, fasciné par les cours et la stature de Maurice Merleau-Ponty. Ses premiers travaux ont porté sur l’existentialisme de Søren Kierkegaard. Il fut même, comme tant d’autres de sa génération, hégélien. Dans les années 1930, le sens de l’histoire était évident. La logique du maître d’Iéna était imparable. Les forces du progrès allaient tout emporter sur leur passage et balayer les oppositions ancestrales sur lequel reposait le vieux monde. Mais la Shoah a rendu toute téléologie [qui étudie la connaisance des fins, Ndlr] impossible, et tout sens de l’histoire indécent, vain ou dérisoire. Contrairement à ce que disait le philosophe allemand Theodor Adorno, il est, selon Stéphane Hessel, possible d’écrire des poèmes après Auschwitz. Il est même permis d’espérer en une nouvelle humanité. Il a d’ailleurs été secrétaire de la commission qui rédigea la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Car si le progressisme historique a du plomb dans l’aile, Stéphane Hessel croit au changement, à la métamorphose politique et sociale. Proche d’Europe Écologie-Les Verts, il prône une insurrection pacifique pour parvenir à ses fins. Stéphane Hessel, Edgar Morin : on a beaucoup dit que les papys avaient fait de la résistance. Mais voici qu’ils tentent de réactiver le principe espérance.
De 1946 à 1985, vous avez été diplomate. Mais on sait moins que vous avez débuté par la philosophie. Quels sont les premiers auteurs qui vous ont marqué ?
Stéphane Hessel : J’ai eu de très bons professeurs de philosophie. À l’École normale supérieure, entre 1937 et 1939, Sartre, Merleau-Ponty ou Kojève étaient des auteurs déjà très présents. Mais c’est la figure de Hegel qui dominait cette époque. Sa façon de considérer que les progrès de la liberté humaine se fondent, d’étapes en étapes, par cette rencontre dialectique entre le maître et l’esclave était saisissante. Au terme d’une logique qui met un terme à toutes les logiques, Hegel nous dit que l’Histoire a un sens. Or l’histoire que nous avons vécue lors de la Seconde Guerre mondiale nous a appris que cet édifice métaphysique ne tenait pas debout.