Cinéma
“Tár”. À la baguette
Tar © 2022 Florian Hoffmeister / Focus Features, LLC.
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Cet article est issu du numéro 166 de Philosophie magazine « Préférons-nous l’ordre ou le désordre ? », en kiosque le 12 janvier 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’art permet-il de magnifier les passions humaines et le grotesque de l'existence ? C'est le propos de ce film mettant en scène une cheffe d'orchestre incarnée par Cate Blanchett et dont la partition paraît avoir été écrite par Schopenhauer lui-même !
Sur un scénario de Schopenhauer, devrait-on lire au générique. Mais ce thriller psychologique, énigmatique et virevoltant, a bien été écrit par le réalisateur Todd Field, pour Cate Blanchett. L’actrice excelle dans le rôle d’une cheffe virtuose, Lydia Tár, amenée à exercer son pouvoir dans le milieu « non démocratique » de la musique… à la limite de l’abus. Car si elle partage sa vie avec Sharon Goodnow (incarné par la remarquable Nina Hoss), premier violon de l’orchestre qu’elle dirige à Berlin, Tár n’est pas insensible au charme des jeunes femmes qui l’entourent, lesquelles jouent aussi de ses faveurs. Tous les rapports, qu’ils soient professionnels ou amoureux, y apparaissent sous la forme d’une monnaie d’échange, d’une transaction intéressée, pas toujours consciente. Les uns se servent des autres et tous se comparent. « Cet état d’âme, c’est l’égoïsme, et il est essentiel à tous les êtres dans la nature », écrit Schopenhauer montrant, dans son élan pessimiste, les ressorts crus de la perpétuation de l’espèce. Au faîte de sa gloire, alors qu’elle enregistre la 5e Symphonie de Gustav Mahler, Tár se trouve ainsi prise dans un scandale qui fait vaciller son existence, alors qu’une de ses ex-amantes éconduites se suicide et qu’une nouvelle recrue la séduit. Pour le philosophe, d’ailleurs évoqué au détour d’une réplique, « la musique nous donne ce qui précède toute forme, le noyau intime, le cœur des choses ». C’est effectivement bien elle qui offre au film sa mesure et son intensité. À chaque moment, elle rehausse par contraste, dans « la beauté, la pureté, la noblesse de son essence », la médiocrité de comportements trop humains, « la farce grotesque » de l’existence et ses « misères ». Avec maestria.