Hors-série "Sagesses du monde"
Tobie Nathan : les Mille et Une Nuits et le pacte des esprits
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Cet article est issu du Hors-série n°n° 44 de Philosophie magazine « Sagesses du monde », en kiosque le 30 janvier 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour l’ethnopsychiatre Tobie Nathan, les Mille et Une Nuits constitue un véritable manuel thérapeutique très actuel à l’usage des psychiatres dont les patients viennent d’Afrique et d’Orient. Où l’on saura pourquoi on ne doit pas se débarrasser des vieux djinns.
Qu’est-ce qui vous plaît tant dans les Mille et Une Nuits ?
Tobie Nathan – C’est un texte extraordinaire, un des ouvrages les plus extravagants que je connaisse. D’abord, c’est un texte collectif dépourvu d’auteur. Ensuite, n’importe qui peut le compléter s’il le souhaite. Si vous dites : « on m’a raconté cette nuit-là… », personne ne pourra vous contredire. Certains traducteurs français ont d’ailleurs inventé des passages entiers ! C’est possible, puisqu’il n’y a pas de version originale. Bref, c’est un texte ouvert, un peu comme les textes qui circulent aujourd’hui sur Internet. Le principe de fonctionnement, l’alternance des niveaux de récit sont tout à fait étonnants – sur le modèle du « Marabout, bout de ficelle… » : les contes s’enchaînent et s’enchâssent pour que le récit ne s’arrête jamais. Pas de linéarité, et pas non plus de morale définitive. J’ajoute que la lecture des Mille et Une Nuits procure toujours un sentiment étrange : je l’ai lu plusieurs fois en entier ; pourtant, chaque fois, j’ai l’impression d’avoir tout oublié. Je remarque des passages que j’avais déjà soulignés, que je découvre à nouveau.
Les Mille et Une Nuits évoquent aussi le rapport avec les puissances invisibles, comme dans l’histoire du pêcheur et du génie…
En apparence, cette histoire ressemble beaucoup à celle d’Aladin – ajout tardif aux Mille et Une Nuits. Mais elle est bien moins simpliste ; un djinn enfermé dans une bouteille, cherche à s’en échapper, et il est presque impossible de l’y enfermer à nouveau lorsqu’il parvient à se libérer ? La signification me semble évidente si l’on connaît un autre phénomène. Pour le dire simplement, le djinn est un parfum ! Lorsqu’on ouvre une bouteille de parfum, l’odeur s’échappe et il est impossible de l’y introduire à nouveau. C’est une idée essentielle – qui d’ailleurs n’est pas perse. Au passage, ce n’est pas très étonnant : la plupart des versions des Mille et Une Nuits sont des versions arabes qui expriment, en quelque sorte, l’image que les Arabes se font de Persans mythiques. Car l’endroit où les esprits sont des parfums, c’est l’Éthiopie, le Soudan, la vallée du Nil, jusqu’à l’Égypte. Là, lorsque quelqu’un est atteint d’une maladie provoquée par un esprit, on fait appel à un spécialiste qui, pour identifier l’esprit, mélange différentes essences, différents parfums, jusqu’à parvenir à l’odeur qui spécifie l’esprit.
Et ensuite ? Le malade est libéré ?
Pas du tout ! Le spécialiste verse dans ce mélange le sang d’un animal sacrifié et fait boire la mixture au patient. Celui-ci n’est pas guéri – je veux dire définitivement débarrassé. Il s’agit au contraire d’un mariage, d’une liaison à la vie à la mort avec l’esprit qui l’habite. Un mariage sans divorce possible. Le djinn confère alors des avantages, des conseils, mais aussi des obligations – car il faut le nourrir, l’honorer, et entrer parfois en transe pour le laisser s’exprimer. Le danger reste présent. « Je vais te jeter au fond de la mer, et prévenir le monde entier qu’il ne faut pas ouvrir la bouteille », dit le pêcheur. Mais quelqu’un pourra toujours ouvrir, à nouveau, la bouteille.