Tobie Nathan : « Pour soigner, il faut découvrir une face cachée du monde »
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Cet article est issu du numéro 32 de Philosophie magazine « 32 - septembre 2009 », en kiosque le 27 août 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Là où la psychanalyse prétend guérir l’angoisse à travers un travail de l’individu sur lui-même, l’ethnopsychiatrie, confrontée à la frayeur qu’inspirent les guerres ou l’occulte, explore l’univers familial et culturel du patient. Explications avec Tobie Nathan.
Pensez-vous que la psychiatrie et la psychanalyse puissent être « exportables » en Asie, en Afrique, en Inde ?
Cela me paraît compliqué. Dans maintes cultures, la thérapie ne s’adresse pas seulement à un patient mais à sa famille, dont les pensées concernant son désordre sont souvent en opposition avec les implicites de la psychiatrie. Persister dans une pensée du patient en opposition avec son monde le désinsère de facto. D’autre part, en choisissant le concept d’angoisse comme clé de voûte de son édifice, la psychanalyse n’opère pas seulement un choix théorique, mais aussi social. Car elle s’oppose radicalement à un autre concept, très répandu : la frayeur. Si ma souffrance résulte de l’angoisse, je dois agir sur moi-même ; si elle provient d’une frayeur, elle implique l’existence d’un agent à l’origine de cette frayeur – un autre humain quelquefois, mais aussi souvent un non-humain : un mort, un esprit, une divinité. Le traitement de l’angoisse amène une focalisation sur l’individualité abstraite ; celui de la frayeur implique nécessairement la découverte d’une face cachée du monde. Un exemple : le génocide rwandais a tué, mutilé, terrorisé des centaines de milliers de personnes du fait de leur identité (Tutsi). Identifier les agents de leur traumatisme (de leur « frayeur »), comprendre les forces sociales à l’œuvre dans les massacres, fait naturellement partie de leur traitement.