Témoignage
“Tout ce que j’avais préparé m’a semblé secondaire par rapport à leurs trente-quatre yeux posés sur moi” : un prof de philo raconte son premier cours
Photo d’illustration. © PeopleImages/iStockphoto
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Quoi de plus angoissant pour un professeur débutant que de se retrouver pour la première fois devant une classe ? Alex Bruncham, fraîchement certifié en philosophie, nous raconte comment il a réussi à surmonter son trac en découvrant le plaisir d’échanger avec les élèves.
« Tout va se jouer dans les dix premières minutes. » C’est avec ces mots que mon tuteur m’a laissé devant la porte de ma salle de classe, pour mon premier cours de philosophie. Cette remarque sur le caractère décisif de cette première fois, d’autres enseignants me l’avaient déjà faite : « Tu verras, il faut poser un cadre dès le début », ou encore « le premier cours, c’est une opération séduction, car ils vont se faire un avis sur toi immédiatement ». Autant de conseils de nature à augmenter la pression à propos d’un moment qui sonne comme l’épreuve du feu pour chaque nouveau prof, sans pour autant donner de règle de conduite.
“Au fond, je leur ai dit ce que moi-même j’avais tant aimé entendre à dix-sept ans”
En effet, ce premier cours, nous n’y sommes jamais vraiment préparés. Nous avons bien passé un concours, et pour cela, potassé durant des mois le programme de terminale, revu les auteurs classiques, posé les problèmes canoniques que tout lycéen découvre à ce moment-là : « Être libre, est-ce faire ce que l’on veut ? », « La désobéissance à la loi peut-elle être un devoir ? »… Mais pour le premier cours, pas de recette magique. Il fallait se creuser la tête, tout en sachant très bien que tout ce que je pourrais préparer ne serait qu’un canevas qui pourrait se modifier complètement dans l’instant. Et, effectivement, tout ce que j’avais rigoureusement préparé m’a semblé secondaire par rapport à leurs trente-quatre yeux posés sur moi, exprimant l’attente, la curiosité ou la circonspection. Très vite, il a fallu embrayer, occuper l’espace : « Qu’est-ce que ça vous évoque, la philo ? Des attentes ? Peut-être des craintes ? » Face à leurs timides réponses, j’ai tendu des perches : « Donc, philosophie signifie amour de la sagesse… Qu’est-ce qu’est, pour vous, la sagesse ? Est-ce qu’il suffit de savoir pour être sage ? » Puis, progressivement, le dialogue s’est installé, et nous avons commencé à réfléchir, à notre niveau, à cette question abyssale : qu’est-ce que la philosophie ? On nous avait pourtant formellement déconseillé de commencer par un tel cours. Les consignes de nos formateurs étaient plutôt d’éviter ce fameux cours d’introduction à la philosophie, à cause de l’étendue du problème posé et du risque de perdre immédiatement nos élèves. Mais en même temps, comment commencer à enseigner une matière complètement nouvelle sans en dire deux mots ? A fortiori quand cette matière consiste en une manière de réfléchir et de poser des problèmes si différente du reste de ce que l’on apprend à l’école ?