Édito

Travailler sans cadre ?

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Cet article est issu du numéro 167 de Philosophie magazine « Est-ce qu’on travaille trop ? », en kiosque le 16 février 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Quand j’étais jeune, je ne suis pas entré tout de suite dans la vie active. J’ai tenté de suivre un rêve, de devenir écrivain à plein temps, et suis parti m’installer à la campagne. Pour subvenir à mes besoins, j’ai écrit des piges ici et là, pris des vacations dans l’enseignement, et ce mode de vie – librement choisi, indiscutablement privilégié – correspondait assez bien à la définition de l’« intello précaire ». À l’âge de 30 ans, j’ai changé de statut et commencé à être salarié du magazine que vous tenez entre vos mains.

À propos du travail indépendant, je ferai aujourd’hui, avec le recul, trois observations. La première, c’est qu’il n’y a pas de justice, dans la mesure où l’effort n’est pas forcément récompensé et où la quantité d’heures employées à une tâche ne vous permet nullement de prévoir votre niveau de rémunération. Quand vous écrivez un roman, vous pouvez y passer plusieurs milliers d’heures et faire un bide. J’ai vu des écrivains rédiger un livre en deux ou trois mois, en y consacrant deux heures par jour, mais ils touchaient juste et récoltaient le succès. En regard, j’étais plutôt un besogneux : je me mettais à travailler à 9 heures tous les matins et m’arrêtais vers 19 heures, j’imitais le rythme des salariés, mais mes bouquins ne se vendaient guère. Peut-être même que je travaillais trop, que la quantité nuisait à la qualité. Deuxième point : quand vous êtes indépendant, votre relation au travail n’a pas de cadre juridique, elle échappe au domaine du droit. Ce n’est pas une bonne nouvelle : il n’y a pas de maximum horaire par jour ni par semaine, pas d’obligation de s’accorder des week-ends ou des vacances, pas non plus de salaire horaire minimum. Le risque est de tomber dans une auto-exploitation plus rude que le salariat standard. Dans les moments où ça va mal, où il y a peu de missions, vous pourriez, si vous aviez l’insouciance ou le recul nécessaires, en profiter pour faire de la randonnée ou de la natation. Mais cela ne se passe pas comme ça : comme les découverts bancaires créent de l’anxiété, en période de vaches maigres, vous vous activez, vous essayez d’engager des projets tous azimuts et vous bossez pour ainsi dire à vide, sans certitude de débouchés. Troisièmement, quand vous embrassez une profession intellectuelle ou artistique, vous intégrez le fait qu’il n’y aura pas de retraite pour vous, ni d’âge limite. Un écrivain est quelqu’un qui écrit… tant qu’il en a la force et que les éditeurs acceptent ses manuscrits. La limite tient donc à la santé et au niveau de reconnaissance qu’on a été en mesure d’atteindre, ce qui repose en partie sur la chance.

Je peux donner l’impression de dresser là un tableau concernant seulement une poignée de personnes un peu marginales, désargentées, tout en bénéficiant d’un fort capital symbolique. Certes, mais ce qu’il y a d’étrange, c’est que les trois aspects que j’ai soulignés – le salaire n’est pas proportionnel au temps de travail, il y a un risque de tomber dans une spirale d’auto-exploitation et on doit renoncer à l’idée même de retraite – sont en train de se généraliser, de se démocratiser, notamment avec l’explosion des micro-entreprises dans l’artisanat et les services. De ce point de vue, la réforme des retraites paraît non seulement injuste mais anachronique : alors que le rapport au travail tend à s’individualiser, comment imposer un même âge limite, 64 ans, à tous ? Cette logique qui prétend loger tout le monde à la même enseigne n’appartient-elle pas à un âge révolu, celui du salariat à vie ? Faites un test simple. Demandez autour de vous : toi, tu sais quand tu pourras partir à la retraite et quel en sera le montant ? Rares sont ceux qui ne se mettent pas à balbutier.

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