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Trouver les mots pour rendre hommage aux défunts, avec Jacques Derrida
Jacques Derrida. © Louis Monier/Bridgeman Images
Comment déclarer son amour sans platitudes ? Comment consoler un proche ? Quelle est la meilleure façon d’enflammer un public ? Face à ces questions, nous vous proposons de découvrir tout au long de la semaine les conseils des philosophes, à retrouver également dans notre tout nouveau numéro. Aujourd'hui, retrouvez pourquoi, pour Jacques Derrida, honorer les défunts ne doit surtout pas être un exercice de rhétorique.
Comment honorer nos défunts ? Que dire ? Quel ton prendre ? Faut-il parler en son nom propre ou bien au nom de tous ? À qui parler ? Prendre ces questions au sérieux, ce n’est pas faire de l’événement un exercice de rhétorique, c’est au contraire témoigner de la plus grande attention à ceux à qui on souhaite rendre hommage. Invité à évoquer son ami Emmanuel Levinas lors de son enterrement le 27 décembre 1995 au cimetière de Pantin, Jacques Derrida doute soudain de parvenir à trouver les mots justes : « J’espère trouver une sorte d’encouragement à prendre ici la parole. Je voudrais le faire avec des mots nus, aussi enfantins et désarmés que ma peine. » Confessant sa tristesse, son désarroi, il interroge : « À qui s’adresse-t-on en un tel moment ? » D’abord aux membres de la famille et aux amis venus se recueillir, mais aussi à soi-même, car c’est l’occasion de se remémorer les moments de vie partagés avec le défunt. Derrida remarque aussi que, souvent, « ceux qui s’avancent alors pour parler publiquement, interrompant ainsi le murmure animé, l’échange secret ou intime qui relie toujours, dans le for intérieur, à l’ami ou au maître mort, [...] en viennent à s’adresser directement, tout droit, à celui dont on dit qu’il n’est plus, qu’il n’est plus vivant, qu’il n’est plus là, qu’il ne répondra plus ». Autrement dit, « ils tutoient parfois l’autre qui garde le silence, ils l’interpellent sans détour et sans médiation ». Pourquoi ce tutoiement ? Est-ce une forme de déni ou un effet de style ? Derrida reconnaît qu’il « n’est pas forcément une nécessité conventionnelle, [ni] une facilité rhétorique de l’oraison ». Le discours direct est pourtant privilégié « parce que tout langage qui reviendrait vers soi, vers nous, paraîtrait indécent, comme un discours réflexif qui ferait retour vers la communauté blessée, vers sa consolation ou son deuil, vers ce qu’on appelle de cette expression confuse et terrible le “travail du deuil” ». On dit parfois que les enterrements sont faits pour les vivants – pour ceux qui restent –, car ces cérémonies permettent de prendre conscience de la perte, voire de la surmonter. Mais les funérailles sont aussi une manière de continuer à faire exister le défunt. Même sans réponse possible, Derrida nous enseigne que l’adresse au défunt demeure une façon de rester tourné vers l’autre et de lui rendre hommage.