Un îlot de certitudes dans une mer d'illusions
La Critique de la raison pure d'Emmanuel Kant représentée comme une île par Gunnar Olsson © Gunnar Olsson
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 77 de Philosophie magazine « 77 - Mars 2014 », en kiosque le 20 février 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Avec cette méthode de relecture de l’histoire de la pensée humaine, vous voyez que je peux mettre à jour, pour chaque philosophie, pour chaque métaphysique, la carte implicite, autrement dit l’intuition spatiale dont elle découle. Je me suis d’ailleurs amusé à proposer, dans Abysmal, un certain nombre de cartes qui résument les grands systèmes de la philosophie traditionnelle.
C’est ainsi que j’ai proposé une représentation cartographique de la Critique de la raison pure (1781) d’Emmanuel Kant (voir figure 7). Vous savez que le philosophe était au début de sa carrière un professeur de géographie, discipline qu’il a enseignée jusqu’à la fin de sa vie. Il y a dans la Critique un passage crucial, où Kant nous parle d’une île. Le chapitre intitulé “Du principe de la distinction de tous les objets en général en phénomènes et noumènes”, dans lequel il cherche à saisir où passe la frontière entre les phénomènes tels que nous les percevons et l’essence même de toutes choses, s’ouvre par ces quelques lignes d’une incroyable précision géographique : “Nous avons maintenant parcouru le pays de l’entendement pur, en en examinant soigneusement chaque partie ; nous l’avons aussi mesuré et nous y avons fixé chaque chose à sa place. Mais ce pays est une île que la nature enferme dans des bornes immuables. C’est le pays de la vérité (mot séduisant) entouré d’un océan vaste et orageux, véritable empire de l’illusion, où maints brouillards épais, des bancs de glace sans résistance offrent l’aspect trompeur de terres nouvelles, attirent sans cesse par de vaines espérances le navigateur qui rêve de découvertes et l’engagent dans des aventures auxquelles il ne sait jamais se refuser et que, cependant, il ne peut jamais mener à sa fin.”