La lettre du lundi

Vertige métaphysique sur “Google Street View”

Temps de lecture : 3 min

Vertige métaphysique sur “Google Street View”

Capture d’écran de Google Street View, réalisée par Martin Legros.

Vous connaissez tous l’application Street View de Google qui permet de visualiser, dans le monde entier, une adresse où vous devez vous rendre. Et vous l’avez sans doute déjà utilisée…

 

« …pour voir à quoi ressemble l’endroit où vous avez prochainement rendez-vous, si ce n’est pour vous faire une idée d’où vous allez passer vos prochaines vacances – ou encore dans un but nostalgique, pour vérifier ce qu’est devenue la maison (ou l’immeuble) de votre enfance. En m’y essayant ce week-end, j’ai fait l’expérience d’un petit vertige.

Me revoilà dans ma cuisine, pris par je ne sais quelle pulsion de curiosité à taper dans la barre de recherche de Google ma propre adresse, à savoir celle d’un ancien relais de poste de Seine-et-Marne où j’ai déménagé avec femme et enfants il y a un peu plus d’un an. Une carte GPS s’affiche tout d’abord, avec les noms des routes, le tracé de la Seine et du chemin de fer, quelques punaises liées aux activités commerciales rendues publiques par mes voisins ; puis, en bas à gauche, une petite photo assez sombre de la taille d’un timbre-poste, que je distingue être une prise de vue de la façade de ma maison et du trottoir sur lequel je gare ma voiture. Alors que je clique dessus et que les pixels envahissent tout l’écran de mon ordinateur, ce qui m’apparaît me donne la berlue : là, dans la voiture garée devant ma propre maison et que je reconnais être la mienne, il y a deux individus qui sont en train de discuter. En dépit du flou des visages, je ne peux m’empêcher d’identifier la silhouette de mon fils en train d’échanger avec le conducteur… qui n’est autre que moi-même !

Imaginez le hasard qu’il a fallu pour que, sur une période de temps relativement brève – une bonne année – les voitures de Google qui sillonnent les milliers de kilomètres carrés du territoire environnant armées de leurs cameras à 360° passent devant chez moi à l’instant même où je m’y étais arrêté pour discuter avec mon fils. Et imaginez le trouble que j’ai éprouvé en me découvrant des deux côtés de l’écran, ici, dans ma cuisine, en train de tapoter sur mon ordinateur pour aller voir l’image qui était associée sur la toile à ma demeure, et là, au dehors, dans l’extériorité du réel et du réseau. Voyant et vu en même temps, cette image atteste-t-elle doublement de ma présence en ces lieux ? Ou me scinde-t-elle de moi-même dans une représentation avec laquelle je ne peux pas coïncider, à la fois dans la voiture à discuter avec mon fils, dans l’œil de la caméra de Google et ici dans la cuisine en train de rassembler ces images éclatées ?

Dans un texte lumineux sur la photographie, le penseur allemand Siegfried Kracauer (1889-1966) soutient qu’elle conjugue deux pouvoirs : un pouvoir d’enregistrement et un pouvoir de révélation du réel. Et cela, qu’il s’agisse d’un portrait anglé de Man Ray ou d’un cliché automatique du territoire pris par un avion de reconnaissance – dans ce cas, ajoute-t-il, c’est au spectateur qu’incombe le travail de révélation. “Miroir qui se souvient”, le photographe est intrinsèquement réaliste, il enregistre physiquement le réel. Mais cela ne l’empêche pas de le mettre en forme, en jouant avec la sensibilité de la plaque photographique, en choisissant telle perspective, bref, en organisant le matériau visuel en une vision. “Car il n’y a guère de chances que la nature se donne à lui s’il ne cherche pas à l’absorber de tout son être” (“La photographie”, in : Théorie du film. La rédemption de la réalité matérielle, éd. de 2010). Cet enregistrement révélateur produit un état que Kracauer, s’inspirant de Proust, appelle l’état d’“estrangement” et d’“auto-estrangement” : capté fortuitement, le réel apparaît étrange et attachant, suscitant chez le spectateur un sentiment de mélancolie.

C’est exactement ce que j’ai éprouvé devant ce cliché photographique : un sentiment d’étrangeté devant une réalité dans laquelle je baigne au quotidien mais dont les coordonnées spatiales et temporelles m’échappaient soudain. »

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