La lettre du jeudi
Voyage au centre de ma chair
© Umanoide/ Unsplash
« Poussé par des douleurs thoraciques persistantes, j’ai dû faire, il y a quelques jours, une radio des poumons. Comme tout ancien fumeur compulsif, j’appréhendais un peu, bien entendu. Je mets d’emblée fin au suspens : mes bronches vont bien. L’expérience n’en demeure pas moins un peu déconcertante.
Ma dernière visite chez le radiologue remontait, je crois, à une vingtaine d’années. Enfant, la vue de mes entrailles ainsi exhibées ne me troublait guère. Cette fois – la faute, je suppose, à l’expérience accumulée de la fragilité de la vie –, l’image m’a davantage perturbé.
Photographier en transparence
Il y a quelque chose de curieux à voir ce qui, normalement, devrait demeurer scellé dans le domaine de l’impénétrable : cette face cachée de notre chair, cet envers de nous-même, cet “horizon intérieur” comme le dit Merleau-Ponty, qui parle encore d’une “réserve invisible”. Cette part de nous, “en deçà de [l]a peau, jusqu'au fond de l’être” qui se fait obscurément sentir mais échappe irrémédiablement à la prise des yeux, s’expose soudain.
“L’image de ses propres entrailles a quelque chose d’horrible et de fascinant”, résume David Le Breton dans son livre Anthropologie du corps et modernité (1990). Le chercheur y raconte les vives réactions suscitées par l’utilisation des rayons X, dont le physicien Wilhelm Röntgen découvrit en 1895 la capacité à “photographier en transparence”. “Les entrailles sont le visage de Méduse enfoui dans l’intimité de tout homme, écrit David Le Breton, s’il les voit la mort est là ou ne saurait tarder. […] L’image radiographique jette un voile sur Méduse et autorise l’homme à regarder ses viscères les yeux ouverts.”
Érotique des rayons X
Avec les rayons X, les tréfonds du corps, qui n’apparaissent normalement qu’à la faveur d’une dangereuse entaille dans l’enveloppe charnelle, se révèlent sans qu’il faille en passer par des dissections sanglantes : “L’homme contemple son propre squelette sans avoir pour autant rendu l’âme et sans que sa chair lui fasse défaut.”
Le Breton souligne l’indignation morale qui suit l’avènement de la radiographie : “Le fantasme règne que toute intimité va disparaître. La transparence du corps aboutit à un surplus de nudité et ne saurait manquer d’entraîner la dissolution des mœurs. On vend des vêtements à l’épreuve des rayons X pour sauvegarder la pudeur des femmes menacées par la technologie des formes de voyeurisme.”
D’autres auteurs explorent, à l’époque, les nouvelles potentialités – amoureuses notamment – ouvertes par les rayons X. Chez Thomas Mann, dans son roman La Montagne magique, le “portrait intérieur” devient le véhicule d’une connaissance intime de l’autre. Les réactions scandalisées qui prêtent à sourire comme le fantasme d’une intimité supérieure me semblent manquer le jeu scopique de l’érotisme : l’excitation ne procède pas du dévoilement de ce qui – sans recours technologique –ne peut pas s’exposer, mais plutôt du dévoilement de ce qui, naturellement exposé, est délibérément caché dans le cours ordinaire de la vie. A priori, personne n’est en émoi devant un squelette ! Les rayons ne rapprochent pas d’un iota de ce “cœur impensable de soi” ou de l’autre : de cette âme vivante et sensible qui, enfoncée jusque dans les limbes de la chair qu’elle transit comme une doublure impalpable, ne s’y trouve nulle part sous la forme d’un objet dont on pourrait se saisir.
Vertige de ses tréfonds
Passé l’émoi, la radiographie s’imposera quoi qu’il en soit rapidement. On le comprend aisément : quelle avancée pour le médecin que de pouvoir observer à la racine un mal interne dont il devait autrefois se contenter de deviner l’existence à partir de signes externes. L’expérience est devenue anodine. Elle conserve pourtant, à mes yeux, quelque chose d’étrange : ce corps que je sens d’ordinaire dans sa consistance opaque et sa continuité indivisible, je le découvre, sur la plaque radiographique, poreux et découpé en structures et tissus.
Je me souviens de cette sensation inconfortable quand, au lycée, en cours de SVT, je m’imaginais comme un sac d’organes hétéroclites, eux-mêmes composés d’un nuage discontinu de milliards d’atomes essentiellement vides. C’est un peu le même sentiment désagréable que j’éprouve face à cette image de mes profondeurs. Fort heureusement, le vertige ne dure pas. Une fois fois rangé dans son enveloppe, j’oublie le cliché médical, ses sections spéculaires, son corps-objet, pour replonger dans ce que le philosophe Helmuth Plessner nomme “l’unité du corps vécu”. »
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