La lettre du mercredi

Y a-t-il de bonnes raisons de faire des enfants ?

Temps de lecture : 3 min

Y a-t-il de bonnes raisons de faire des enfants ?

© Sergiu Valena/Unsplash

« “T’as jamais eu envie d’avoir des enfants ?” Une amie me posait la question l’autre soir, entre la poire et le fromage. Je n’en ai pas, mon frère non plus, ma sœur en a deux. Les Français, eux, en ont et en veulent de moins en moins. Faut-il s’en inquiéter ?


Le taux de natalité en France est donc au plus bas. Selon le dernier bilan démographique de l’Institut national de la statistique et des études économiques, paru ce mardi 13 janvier, il y a eu 645 000 naissances en 2025, soit 2,1 % de moins qu’en 2024 et 24 % de moins qu’en 2010. Avec 651 000 décès, le solde naturel de la France passe même en négatif pour la première fois depuis quatre-vingts ans. L’indicateur conjoncturel de fécondité atteint, lui, son niveau le plus faible depuis la fin de la Première Guerre mondiale : 1,56 enfant par femme en 2025. Contre ce déclin annoncé, Emmanuel Macron a bien poussé au “réarmement démographique” en prévoyant notamment la création d’un congé de naissance, qui figure dans le dernier projet de loi de financement de la Sécurité sociale.

➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.

Mais ces incitations ne suffisent pas. Dans un autre rapport de l’Institut national des études démographiques, publié cet été et intitulé “Les Français.es veulent moins d’enfants”, les chercheurs Milan Bouchet-Valat et Laurent Toulemon soulignent une diminution importante du nombre idéal d’enfant et, plus précisément, une baisse marquée des intentions de fécondité pour les adultes de moins de 30 ans. Mais leurs conclusions ne s’étayent pas seulement sur des raisons économiques. “Nous rapprochons, écrivent-ils, quatre de ces possibles inquiétudes des intentions d’avoir des enfants en 2024, sans que ce lien soit nécessairement présent à l’esprit des personnes ayant répondu à l’enquête : le changement climatique, la crise économique, l’affaiblissement de la démocratie, et – de manière plus globale – les perspectives pour les générations futures.” C’est donc aussi un rapport à l’espoir et au temps qui décide de notre (non-)désir d’enfants, et les “no kids” ont de solides arguments pour ne pas s’y mettre : la perspective climatique catastrophiste, le respect des droits des femmes, la crainte d’une surpopulation… 

De la Chine à la Silicon Valley, une obsession mondiale

Il ne s’agit pas là d’une exception française. Après des années de politique anti-nataliste, la Chine connaît une grave crise démographique. En décembre, le gouvernement chinois a annoncé une taxe de 13 % sur tous les moyens de contraception ainsi que des exemptions d’impôts pour les services de garde d’enfants. L’accouchement deviendrait quasiment gratuit. Aux États-Unis, cette obsession politique et idéologique pour le taux de natalité est portée par les entrepreneurs de la Silicon Valley, et plus précisément par la frange conservatrice de la “tech” qui redoute le déclin et la disparition de leur civilisation. Avec sa douzaine d’enfants, Elon Musk en est convaincu : “On dit que la civilisation pourrait disparaître par un boum ou dans un gémissement. Si nous n’avons pas assez d’enfants, nous mourrons dans un gémissement [en portant] des couches pour adultes”. 

Un “miracle” et une “promesse” pour Hannah Arendt

Dans Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt loue “cette espérance et cette foi dans le monde” qui trouverait une expression dans la naissance. Elle rappelle que “le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, ‘naturelle’, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau, l’action dont ils sont capables par droit de naissance”… Mais la philosophe le fait précisément en humaniste, tout contre ces natalistes qui rêvent d’immortalité et d’une vie alternative sur une hypothétique planète B. Car pour elle, la naissance est un événement qui permet de déjouer les prévisions, d’imaginer des brèches et d’imprévisibles commencements, qui rend possible en somme l’idée même de la liberté. Et voici donc deux idées radicalement opposées des promesses du petit d’Homme : la simple reproduction ou le véritable recommencement !»