Un endroit inconvénient

Une recension de Jean-Marie Durand, publié le

Par son actualité autant que par son passé, marqués l’un et l’autre du sceau de la barbarie à Babi Yar et à Boutcha, l’Ukraine serait-elle cet « endroit inconvénient », où s’exprime la totalité du monde ? C’est cette hypothèse, adossée à une enquête de terrain aussi bien ethnographique qu’historique, que développent l’écrivain Jonathan Littell et le photographe Antoine d’Agata, s’interrogeant sur la nature du mal. La forme hybride, entremêlant l’essai philosophique et le journal de voyage, s’ajuste à un récit qui fait le pari d’entrelacer plusieurs types de savoir et de temporalité. Où tout résonne, d’une guerre à l’autre, d’une trace du passé à l’empreinte de l’actualité. Partis sur les traces des massacres de Babi Yar, ce quartier périphérique de Kiev où 100 000 personnes, dont 60 000 juifs, furent exécutées en 1941-1942, les deux reporters sont rattrapés par les spectres de la guerre, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et le retour des massacres de masse, comme à Boutcha, en février 2022, où des centaines de civils ukrainiens sont tués. Flottant entre ces deux événements dont ils n’ont pas été les témoins directs, ils errent dans le pays pour relier la littérature et l’image à un impératif éthique : ne jamais céder à l’oubli, à l’effacement des traces de la folie totalitaire et guerrière. En cherchant par l’écriture, l’écoute des témoins, le regard sur les ruines, à réactiver une « mémoire grise, spectrale, cachée », qui « sourd de partout » sur ces terres ukrainiennes, ils font face à l’effroi de la violence. Moins pour résister à son triomphe accompli qu’à la possibilité même que le silence et la cécité lui survivent.

Les concepts liés à ce livre
Sur le même sujet


Le fil
1 min
Clara Degiovanni

« Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance. » C’est en ces termes peu réjouissants que le philosophe Emil Cioran…

De l’inconvénient d’être né en 2021

Article
2 min
Victorine de Oliveira

Héraclite (v. 550-v. 480 av. J.-C.)Héraclite qualifie de barbaros, les peuples qui s’expriment dans une langue étrangère, associée, étymologiquement, aux gazouillis des oiseaux. Le contexte de guerres médiques opposant Grecs et Perses…


Article
3 min

Efficace, affable, flexible… Ce service de courses a tout pour ringardiser les taxis. Mais ces chauffeurs 2.0 ne sont-ils pas trop polis pour être…

Uber. La barbarie à visage urbain

Article
2 min
Cédric Enjalbert

« J’ai composé ces Dernières Nouvelles du Sud pour donner la pa­role à ces “illustres perdants”. En brossant cette galerie de portraits je cartographiais les effets d’un changement inexorable. Ces “perdants” sont les victimes d’un système…