2/ De Nadejda Tolokonnikova à Slavoj Žižek

23 février 2013. Cher Slavoj,

Temps de lecture : 4 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 74 de Philosophie magazine « 74 - novembre 2013 », en kiosque le 24 octobre 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Un jour, en automne 2012, lorsque je me trouvais encore en détention provisoire, à Moscou, avec deux autres activistes de Pussy Riot, je vous ai rendu visite. En rêve, bien entendu.

Il se trouve que les Pussy Riot font partie de cette force qui a vocation à la critique, à la création, à l’expérimentation et à la provocation incessante. Si l’on se tient à la célèbre formule de Nietzsche, nous sommes les enfants de Dionysos voguant sur un tonneau et ne reconnaissant aucune autorité. Nous faisons partie de cette force qui ne donne pas de réponses définitives, ne proclame pas de vérités absolues. Notre fonction est uniquement de questionner. D’un côté, il y a les architectes de la stabilité apollinienne, de l’autre, les chanteurs (punks) du dynamisme et du devenir. Les uns ne sont pas meilleurs que les autres. Mais ce n’est qu’ensemble que nous assurons le fonctionnement du souffle éternel du monde, cher à Héraclite : « Ce monde a toujours été et il est et il sera un feu toujours vivant, s’alimentant avec mesure et s’éteignant avec mesure. »

Nous faisons partie de ces rebelles qui désirent la tempête (comme pour y chercher la paix) 1 et qui pensent que la vérité ne se trouve que dans une recherche sans fin. Nicolas Berdiaev 2, dans son Essai d’autobiographie spirituelle, écrivait : « Il n’existe pas de vérité en tant qu’objet qui me soit imposé, en tant que réalité qui me tombe dessus du ciel. La vérité, c’est aussi un cheminement et une vie, c’est une conquête spirituelle. L’on conçoit la vérité dans la liberté et à travers la liberté… » Et encore : « Je perçois le christianisme comme une révolte contre le monde et sa loi… » Ou bien : « Parfois, une pensée cauchemardesque me traversait la tête : si l’orthodoxie servile a raison, je suis perdu, mais je rejetais rapidement cette pensée. » Sur ce point, il n’y a aucune différence entre le discours des Pussy Riot et celui du philosophe religieux russe. En 1898, Berdiaev fut arrêté pour sa participation au mouvement social-démocrate estudiantin et accusé d’avoir « l’intention de saper les fondements de la monarchie et de l’église ». Il fut exilé de Kiev pour trois ans, dans la province de Saratov. Alors, si « l’Esprit du monde » vous effleure, ne vous attendez pas à ce que ce soit sans douleur.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

OpinionPop’philosophiePouvoir