Hommage

André Gorz, un utopiste lucide à la pensée prophétique

Temps de lecture : 14 min

André Gorz, un utopiste lucide à la pensée prophétique

André Gorz. © Marc Chaumeil / Divergence

Cet article est réservé aux abonnés.

Il y a cent ans naissait André Gorz, pionnier de la décroissance et de l’écologie politique. Retour sur le parcours d’un intellectuel typique dont l’influence ne se dément pas et dont les écrits résonnent comme une promesse de solution face à l’urgence climatique.


Le nom d’André Gorz, pionnier de la décroissance, est associé de manière presque immédiate à l’écologie politique. Comprendre l’engagement du philosophe-journaliste né à Vienne en 1923 suppose cependant de le réinscrire dans une œuvre plus large, qui s’est enrichie tout au long d’un parcours à la croisée de plusieurs traditions intellectuelles. Et d’abord du marxisme et de l’existentialisme. Cet alliage d’une critique radicale du capitalisme et d’une exaltation de la liberté du sujet, Gorz le trouve d’abord chez Jean-Paul Sartre, qu’il rencontre à Lausanne en 1947, et avec qui il collaborera au sein de la revue Les Temps modernes. Les premiers ouvrages auxquels travaille Gorz – Fondements pour une morale (publié seulement en 1977), Le Traître (1958) ou La Morale de l’histoire (1959) – s’inscrivent très explicitement dans le prolongement de L’Être et le Néant. Ils s’attachent tout particulièrement à explorer la question de l’« aliénation » des individus aux structures de productions.

 

Aliénation du travail, aliénation de la consommation

Le thème court à travers l’ensemble de son œuvre. Comme il l’écrit en 1983 dans Les Chemins du paradis : « l’existence sociale comporte inévitablement une part d’aliénation parce que la société n’a pas été et ne peut pas être produite et reconnue par chacun comme l’œuvre qu’il a créée librement en coopération volontaire avec tous les autres. » Inévitable, cette aliénation – asservissement de l’homme à des activités auxquelles il est incapable de donner « sens » (le thème de la « quête de sens » étant central chez Gorz) – connaît cependant des degrés. L’ordre capitaliste est précisément celui qui pousse le plus loin l’aliénation. Il se fonde sur une « division du travail […] inévitablement dépersonnalisante [qui] fait du travail une activité hétéronome » (Adieux au prolétariat, 1980), qui convertit la personne en personnel. Dans ces conditions, le travail se vide de son sens. Il n’est plus une libération mais un esclavage.

Pour Gorz, « dépasser l’aliénation du travail » suppose trois ruptures solidaires, comme il le résumera dans Misères du présent, richesse du possible (1997) : d’abord, « l’auto-organisation du travail par les travailleurs eux-mêmes qui deviennent ainsi les sujets de leur coopération productive » ; ensuite, « un travail et un mode de coopération vécus comme épanouissant par chacun et qui développe des facultés, des compétences que chacun peut mettre en œuvre de façon autonome pendant son temps libre » ; enfin, « l’objectivation du travail dans un produit reconnaissable par les travailleurs comme le sens et le but de leur propre activité ». Cet idéal d’un travail désaliéné est aux antipodes de la réalité des sociétés capitalistes. Rouage d’une grande machinerie, l’homme ne produit plus dans l’horizon de ses propres besoins. La satisfaction de ces besoins est dépendante d’une structure de production, tutelle à laquelle il est impossible de se dérober mais sur l’orientation de laquelle l’homme n’a pas de prise.

Pour Gorz, le capitalisme empêche l’homme de “se sentir chez lui dans le monde, dans sa ville et dans son corps”, en l’inscrivant dans un régime global de dépendances

 

L’aliénation de la consommation est l’envers de l’aliénation du travail : désespéré d’un travail dans lequel il ne se reconnaît plus, l’homme est condamné à un ersatz de satisfaction, la consommation compensatoire, à laquelle il s’abandonne pour combler le manque d’une vie vidée de son sens. Travail capitalistique et consommation sont deux faces d’une même pièce, d’une existence « unidimensionnelle », appréhendée uniquement à l’aune de la rationalité économique. Le capitalisme rend impossible la réalisation de soi selon une pluralité irréductible de modalités qui fonde la richesse de l’existence. Il empêche l’homme de « se sentir chez lui dans le monde, dans sa ville et dans son corps », en l’inscrivant dans un régime global de dépendances.

 

Pour une gauche de l’émancipation

Cette idée d’unidimensionalité de l’existence en régime capitaliste, Gorz la puise chez celui qui deviendra son ami, Herbert Marcuse, auteur de L’Homme unidimensionnel (1964). Les événements de Mai-68 ne sont pas loin. Un vent libertaire souffle sur le mouvement social, dans lequel Gorz se reconnaît en partie. Son approche du socialisme est résolument anti-autoritaire. Elle s’oppose tant à l’idée d’une révolution guidée par une avant-garde éclairée et un parti centralisateur qu’à la mystique eschatologique de bon nombre de marxistes qui investissent le prolétariat d’une destinée révolutionnaire irrésistible. L’émancipation est indissociable d’une exigence individuelle – une auto-émancipation – plutôt que le résultat de forces historiques inéluctable. C’est d’elle-même, et non d’institutions ou de partis qu’elle tire sa force. « La société ne sera jamais “bonne” par son organisation mais seulement en raison des espaces d’auto-organisation, d’autonomie, de coopération et d’échanges volontaires que cette organisation offre aux individus. » De ce point de vue, Gorz est proche des mouvements spontanéistes. La publication d’Adieux au prolétariat en 1980 suscitera sa mise au ban d’une bonne partie de la gauche communiste et productiviste.

Cet article est réservé aux abonnés