Hors-série "L'art de ne rien faire"
Anselm Jappe : dépasser la paresse... et le travail
© Benoît Paillé
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Cet article est issu du Hors-série n°N°58 de Philosophie magazine « L’Art de ne rien faire », en kiosque le 27 juillet 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Rompre avec l’idéologie du travail : c’est le projet d’Anselm Jappe, qui préconise de revaloriser les activités non rentables et choisies.
La paresse est-elle une forme de résistance ?
Anselm Jappe : Dans un conte des frères Grimm, des valets de ferme rivalisent jusqu’au grotesque dans la description de leur paresse : ne pas replier les jambes quand un chariot passe dessus, ne pas tendre la main pour saisir le pain malgré la faim... Et surtout ne pas exécuter les ordres. Sous une forme exacerbée, ce conte témoigne de la résistance populaire au travail imposé par les patrons. En effet, les concepts de paresse et de travail ne prennent sens que si l’on les réfère l’un à l’autre. Dans les conditions prémodernes, on trouve des rythmes de vie où les moments d’activité intense, parfois ressentis comme un défi ou une excitation agréables, alternent avec de longs intervalles où les individus consomment peu d’énergie, jusqu’à l’immobilisme. Ce mode de vie se reconstitue d’ailleurs facilement quand les conditions y sont favorables, comme s’il correspondait à une nature de l’homme. Mais il a été marqué du sceau infamant de la « paresse » par les porteurs d’un mode de production fondé sur un travail constant – qui a longtemps été le lot des esclaves.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
À partir de la fin du Moyen Âge, le travail a beaucoup augmenté à l’échelle sociale : en quantité, avec des pics au XIXe siècle, mais aussi en densité tandis que son sens diminuait à cause de la -division toujours plus poussée du travail industriel – la chaîne de montage en était la forme la plus extrême. Les individus, les groupes sociaux et les cultures qui ne soumettaient pas leur vie entière au travail étaient dès lors stigmatisés comme « paresseux », « parasites », « inutiles », sujets aux vices et aux crimes. Tout était permis à leurs égards : « rééducation », travail forcé voire extermination – des Roms, par exemple. Exalté dans la science, les arts, l’idéologie et les mentalités aux XIXe et XXe siècle, le culte du travail était presque unanime, même chez les travailleurs – le « mouvement ouvrier » – qui reprochaient aux « bourgeois » d’être oisifs. L’imposition universelle du travail a produit par contrecoup, dans des cercles plus restreints, un « éloge de la paresse », dont le pamphlet de Paul Lafargue est l’expression la plus connue – il est encore aujourd’hui rafraîchissant à lire et constitue une provocation utile, surtout à l’intérieur du marxisme, même si sa portée théorique est quelque peu surestimée. Ses limites ne résident pas toutefois dans le fait supposé qu’il faudrait « quand même travailler »…