Les clés d’un classique / Extrait commenté
Beauvoir, explication de sexes
Cet article est issu du numéro 174 de Philosophie magazine « La vie a-t-elle un sens ? », en kiosque le 26 octobre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quel rôle joue le corps des femmes dans leur histoire, dans la place qu’elles occupent dans le monde et la société ? Réponses avec cet extrait commenté du Deuxième Sexe.
L’extrait
« C’est là la conclusion la plus frappante de cet examen : [la femme] est de toutes les femelles mammifères celle qui est le plus profondément aliénée, et celle qui refuse le plus violemment cette aliénation ; en aucune l’asservissement de l’organisme à la fonction reproductrice n’est plus impérieux ni plus difficilement accepté : crise de la puberté et de la ménopause, “malédiction” mensuelle, grossesse longue et souvent difficile, accouchement douloureux et parfois dangereux, maladies, accidents sont caractéristiques de la femelle humaine * : on dirait que son destin se fait d’autant plus lourd qu’elle se rebelle contre lui davantage en s’affirmant comme individu. Si on la compare au mâle, celui-ci apparaît comme infiniment privilégié : sa vie génitale ne contrarie pas son existence personnelle ; elle se déroule d’une manière continue, sans crise et généralement sans accident. En moyenne, les femmes vivent aussi longtemps que lui ; mais elles sont beaucoup plus souvent malades, et il y a de nombreuses périodes où elles n’ont pas la disposition d’elles-mêmes.
Ces données biologiques sont d’une extrême importance : elles jouent dans l’histoire de la femme un rôle de premier plan, elles sont un élément essentiel de sa situation * : dans toutes nos descriptions ultérieures nous aurons à nous y référer. Car le corps étant l’instrument de notre prise sur le monde *, le monde se présente tout autrement selon qu’il est appréhendé d’une manière ou d’une autre. C’est pourquoi nous les avons si longuement étudiées ; elles sont une des clefs qui permettent de comprendre la femme. Mais ce que nous refusons, c’est l’idée qu’elles constituent pour elles un destin figé. Elles ne suffisent pas à définir une hiérarchie des sexes ; elles n’expliquent pas pourquoi la femme est l’Autre * ; elles ne la condamnent pas à conserver à jamais ce rôle de subordonné. »
Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, t. I (Folio, Gallimard, pp. 72-73)
Les commentaires
*« la femelle humaine »
On a parfois accusé Beauvoir de négliger les données biologiques au profit d’une analyse qui se concentrerait uniquement sur la construction sociale d’un idéal féminin. Pourtant, les premières pages du Deuxième Sexe sont entièrement consacrées à une description de tous les phénomènes physiques qui empêchent la femme de se détacher de son corps. Son corps impose à la femme un rythme, des douleurs, la possibilité de grossesses à répétition, qui l’aliènent. Mais contrairement à ce qu’affirme un récent mouvement « femelliste », ces données biologiques ne définissent pas intégralement ce qu’est une femme. Elles ne sont un argument pour sa mise à l’écart que dans un système de valeurs où la force et la performance sont valorisées. L’articulation entre biologique et social est finalement ce qui est le plus difficile à comprendre chez Beauvoir, elle-même restant parfois un peu floue sur ce point.
*« sa situation »
En même temps que l’existentialisme, Beauvoir mobilise des éléments de phénoménologie pour cerner la « situation » de la femme. Sans doute inspirée des travaux de son ami Merleau-Ponty, elle montre que le corps des femmes étant particulier, leur façon non seulement d’être dans le monde, mais d’être perçues par autrui, ne peut être que particulière. La phénoménologie met en effet le corps au cœur des processus de perception et de connaissance : ces derniers ne sont pas uniquement intellectuels, ils mobilisent également nos membres qui peuvent eux aussi avoir une mémoire.
*« le corps étant l’instrument de notre prise sur le monde »
C’est une donnée essentielle de la philosophie existentialiste : nous sommes en situation dans le monde, c’est-à-dire que nous sommes pris dans un devenir historique, que les événements ont une prise sur nous et en appellent à notre responsabilité individuelle, quand bien même nous voudrions les ignorer. Cette situation n’est toutefois pas universellement partagée, explique Beauvoir : celle de la femme a cette particularité qu’elle est modelée par la biologie. Mais si cette dernière est un « élément essentiel », elle n’en est pas le tout.
*« la femme est l’Autre »
Quelques pages plus haut, Beauvoir définit la femme comme l’Autre : le masculin s’est tellement imposé comme la définition universelle de l’être humain que la femme ne peut être perçue que comme altérité, anomalie presque. Quand l’homme s’affranchit entièrement de sa biologie propre pour se penser comme sujet objectif qui aborde le monde dans une démarche de rationalité pure, la femme est renvoyée à son sexe. De la même façon qu’il attribue aux animaux ou aux objets inanimés tel ou tel statut, l’homme définit la femme – quand l’inverse ne se produit jamais – non seulement comme autre, mais comme inférieure. Ses critères sont pourtant éminemment subjectifs, montre Beauvoir.