Dossier / “Comment recommencer ?”
Byung-Chul Han : “Les rituels érigent une architecture dans l’âme que nous pouvons habiter”
© Stéphane Remael
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Cet article est issu du numéro 196 de Philosophie magazine « Comment recommencer ? En amour, au travail, dans la vie », en kiosque le 15 janvier 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans notre société de l’information, nous sommes livrés à une répétition mécanique, toxique, trop fugace et trop éphémère. Byung-Chul Han invite à déployer une répétition de l’unique, personnelle et toujours renouvelée.
Quelle différence faites-vous entre recommencer et répéter ?
Byung-Chul Han : Chaque jour, je joue l’aria des Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach sur mon piano à queue, qui se dit Flügel en allemand. Ce mot est intraduisible en français : il désigne aussi les ailes d’un papillon. Heidegger parle des « ailes d’Éros » qui effleurent la pensée, en utilisant le verbe allemand beflügeln, qui est lui aussi intraduisible. Beflügeln signifie littéralement « munir d’ailes » la pensée afin qu’elle puisse décoller. Ainsi Éros « aile »-t-il la pensée. Je dirais que seules les choses qui nous « ailent » sont répétables. Je joue l’aria des Variations Goldberg parce qu’elle m’« aile ». J’ai le sentiment qu’elle prépare quotidiennement mon âme à la pensée, en la façonnant et en la stimulant. Elle est répétable car elle est unique, comme le sont les prières Pater Noster ou Salve Regina. Je trouve le verbe français « recommencer » très approprié pour désigner la répétition de l’unique, car on n’y trouve pas le sens d’une répétition mécanique. La répétition au sens originel contient en effet la fraîcheur du nouveau départ. L’aria que je rejoue est toujours à la fois neuve et unique.
Face au bruit de la communication digitale
Pensez-vous qu’aujourd’hui, nous répétons de façon trop mécanique ?
La répétition comme recommencement nécessite une attention intense, qui se distingue de la répétition mécanique. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus rien répéter de cette façon, car nous sommes incapables de faire preuve d’attention profonde. C’est aussi pourquoi nous ne pouvons plus prier. Dans la société de l’information, rien ne peut être recommencé, car les informations ne sont que des stimuli fugaces. Elles sécrètent leur stimulus et disparaissent aussi vite. L’information comme stimulus peut nous rendre accro, or l’addiction est une forme de répétition. Nous titubons d’un stimulus, d’une addiction, d’une dépendance à l’autre. Nous sommes piégés dans une répétition toxique.