Le concept du moment

“Cancel culture” : on peut plus rien dire, vraiment ?

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Metropolitan Museum of Art

Depuis 1996, le Metropolitan Museum of Art de New York observe un « Jour sans art », au cours duquel des œuvres sont dissimulées pour sensibiliser le public aux souffrances des malades du sida. © Marilynn K.Yee/The New York Times-Redux-Rea

« Supprime » : cette injonction mi-indignée mi-ironique fleurit depuis quelques années sur des réseaux sociaux. La cancel culture (de cancel, « annuler ») aurait-elle franchi les frontières du Net pour gagner l’ensemble du débat public ? Venue des États-Unis, l’expression gagne les universités et les médias français. Dans le sillage d’une tribune parue dans le magazine américain Harper’s et signée par 153 intellectuels internationaux qui craignent qu’une « attitude morale […] affaibli[sse] nos normes pour un débat ouvert et la tolérance des différences au profit d’un conformisme idéologique », une vingtaine d’intellectuels ont renchéri lundi 24 août sur le site de l’hebdomadaire Marianne : « Voyant poindre les signes d’une “américanisation” délétère de la France, nous affirmons avec calme et fermeté que la cancel culture n’a pas sa place au pays des Lumières, et plus largement que la cancel culture a assez duré. »

Pourquoi il y a débat : Plusieurs personnalités ont fait l’objet de boycott ou de campagnes de harcèlement sur les réseaux sociaux à la suite de propos ou de comportements jugés offensants. « On peut plus rien dire », affirment les uns, « Je me sens blessé.e » plaident les autres : comment renouer le dialogue ? 

La cancel culture, c’est quoi ? La dénonciation publique, souvent accompagnée d’une volonté de boycott, d’une personnalité ou d’une institution. Les raisons sont multiples : racisme, sexisme, viol, pédophilie, meurtre… Pour certains, elle consiste à rendre justice aux personnes lésées en retirant de l’espace public la parole ou les créations des personnalités visées. Pour d’autres, elle est une grave atteinte à la liberté d’expression et de création. 

Quelques exemples : 

  • La parution des mémoires de Woody Allen accusé par sa fille d’attouchements, ont fait polémique en mars dernier après qu’un premier éditeur du groupe Hachette a renoncé à les publier aux États-Unis après les protestations de ses salariés. Les soutiens du cinéaste américain ont craint la censure. Depuis le mois de mai, elles sont disponibles pour le lectorat français sous le titre Soit dit en passant (Stock). Son dernier long métrage Un jour de pluie à New-York (2019) n’a quant à lui pas été distribué dans son pays, seuls les spectateurs européens ont donc pu le voir au cinéma. 
  • En 2018, une salle américaine a annulé les représentations de l’humoriste Louis C. K. suite aux accusations d’exhibition sexuelle dont il est l’objet – et qu’il a reconnues. La salle a finalement reprogrammé le spectacle. 
  • Les fans de Harry Potter se détournent de J. K. Rowling depuis qu’elle a posté le 7 juin dernier un Tweet jugé transphobe. Un mois plus tard, sur le même réseau social, la romancière a assimilé la prise d’hormones des personnes trans aux thérapies de conversion. 
  • La plateforme de streaming HBO Max a annoncé le 9 juin dernier qu’elle retirait provisoirement le film Autant en emporte le vent de son catalogue au motif qu’il présentait une vision raciste de l’histoire. Elle a toutefois pris soin de préciser qu’elle remettrait rapidement le film en ligne, accompagné d’une notice éclairant le contexte historique : une vision sudiste, donc pro-esclavage, de la guerre de Sécession. 

Faut-il interdire une œuvre dont l’auteur est l’objet parfois seulement de soupçons, peut-on dissocier l’œuvre de l’artiste ? Ce sont les questions complexes que soulève la cancel culture. Pour le philosophe François Noudelmann, professeur à la New-York University où il dirige la Maison française, « il faut avancer avec prudence et sur une ligne de crête » dans chacun des cas. 

Annuler la « cancel culture » ? Les arguments de François Noudelmann.