Édito
Ce qu’on ne peut pas enseigner, il faut le taire
© Charles Berberian pour PM
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Cet article est issu du numéro 96 de Philosophie magazine « Le bien et le mal, ça s’apprend ? », en kiosque le 21 janvier 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Éduquer, c’est toujours mentir un peu. Ou, plus exactement, c’est présenter à l’enfant, à l’adolescent, le monde sous un jour apollinien. Le parent, le professeur ne peuvent guère rendre compte des expériences dionysiaques, et c’est ce qui confère à toute éducation un caractère d’inachèvement. Et, bien sûr, cet inachèvement fragilise la transmission.
La dualité de l’apollinien et du dionysiaque est empruntée à Friedrich Nietzsche, qui la développe dans son premier livre, La Naissance de la tragédie. Pour Nietzsche, Apollon est le dieu resplendissant de la joie, de la belle image des choses, de l’harmonie. « Il doit avoir l’œil “solaire”, comme le veut son origine ; même lorsqu’il est irrité et lance des regards courroucés, il est recouvert par la solennité de la belle apparence. » On n’a jamais assez remarqué, je crois, que les écoles sont des lieux ouverts le jour : c’est qu’éduquer est, presque par essence, une activité diurne, solaire. Le bon maître est celui qui ordonne les connaissances, qui s’exprime clairement, qui rend les règles aimables davantage qu’il ne les impose. À l’entendre, l’existence est un édifice, elle a une structure presque visible et l’on peut prendre plaisir à sa contemplation. Mais, évidemment, ce maître-là ne dit pas tout de l’existence : « cette limitation mesurée, cette indépendance à l’égard des émotions trop sauvages, ce calme pénétré de sagesse » qui font ses principales qualités de pédagogue le retiennent de ne rien révéler quant à ce qui sourd du fond de la nuit.