Dossier / “Penser, c’est dire non ?”
Cinq stratégies pour ne pas courber l’échine
© Brooke DiDonato/Agence VU
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Cet article est issu du numéro 160 de Philosophie magazine « Penser, c’est dire non ? », en kiosque le 02 juin 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les philosophes ont su imaginer des voies pour s’opposer à l’autorité de façon habile, c’est-à-dire sans entrer en collision frontale avec elle mais en lui échappant, voire en se plaçant au-dessus d’elle.
Stratégie n° 1 / L’ironie
C’est une arme maîtresse du discours philosophique, dont l’efficacité tient à une ruse : l’ironie consiste à défendre la position de son adversaire mais de façon tellement caricaturale qu’elle paraîtra à tous stupide et injustifiable. Dès lors, vous coupez l’herbe sous le pied de votre adversaire : d’une part, il ne peut pas vous contredire sans s’attaquer lui-même ; d’autre part, il ne peut pas vous donner raison sans passer pour un imbécile. Coincé de tous les côtés, il ne lui reste donc plus qu’à se taire – ou à se mettre en colère !
Voyons comment s’y prend Montesquieu, dans un passage violemment anti-esclavagiste de L’Esprit des lois (1748) : « Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais […]. Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. […] Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. »
Une variante de l’ironie classique consiste à faire un éloge si emphatique que l’on comprend entre les lignes qu’il s’agit d’une dépréciation, dans la mesure où des compliments démesurés révèlent la petitesse de leur objet. C’est ainsi que, dans Le Sourire à visage humain (2004), l’écrivain Philippe Muray a immortalisé le « sourire de Ségolène Royal » : « Notre époque ne produit pas que des terreurs innommables, prises d’otages à la chaîne, réchauffement de la planète […]. Elle a aussi inventé le sourire de Ségolène Royal. C’est un spectacle de science-fiction que de le voir flotter en triomphe, les soirs électoraux, chaque fois que la gauche, par la grâce des bien-votants, se trouve rétablie dans sa légitimité transcendantale. […] Il n’y a que ce sourire qui boit du petit-lait, très au-dessus des affaires du temps, indivisé en lui-même, autosuffisant, autosatisfait, imprononçable comme Dieu. »