Éducation

Cours autogérés : quand les étudiants se font professeurs

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Discussion dans un amphithéâtre. Photo d'illustration

Discussion dans un amphithéâtre. Photo d'illustration © Raphael Knipping/Dpa/AFP

Des cours autogérés pour renouer avec la joie d’apprendre ? C’est l’idée de certains étudiants de Science Po Lyon qui, pour échapper à la morosité des cours à distance, ont décidé, fin janvier, de réinvestir les locaux. Au programme : des ateliers-débats, des rencontres avec les étudiants d’autres université, des cours improvisés. « Le mot d’ordre immédiat, ça a été l’occupation : il faut qu’on se réapproprie notre lieu d’études. Puisque la fac est déjà bloquée [par la crise sanitaire], on va prendre nos amphis et faire comme si on était en cours », déclare Sofia, étudiante à l’IEP. On en viendrait presque à croire que les professeurs sont superflus… ou du moins que ce qui compte, avant tout, c’est de trouver des dispositifs qui donnent envie d’apprendre par soi-même – c’est-à-dire, qui donnent aux élèves l’impulsion d’apprendre. Le philosophe Jacques Rancière défendait déjà cette idée dans Le Maître ignorant (Fayard, 1987). 

 

  • Des élèves comme enseignants ? Drôle d’idée : ne faut-il pas savoir pour transmettre un savoir ? Comprendre de quoi l’on parle pour l’expliquer ? Difficile, dans ces conditions, d’imaginer qu’un élève, qui par définition aspire à connaître ce qu’il ne connaît pas, puisse devenir le professeur de ses condisciples. C’est pourtant la leçon que le philosophe Jacques Rancière dégage de l’exemple de Joseph Jacotot, dont il tire le fil dans Le Maître ignorant. 
  • En 1818, le pédagogue Joseph Jacotot commence à enseigner la littérature française au Pays-Bas. Problème – et non des moindres –, il ne comprend absolument pas le néerlandais. Comment faire cours dans ces conditions ? Jacotot ne se résigne pas : il fournit à ses étudiants une édition bilingue de Télémaque de Fénelon… et les laisse se débrouiller, sans rien leur expliquer – il en serait bien incapable. Surprise : les jeunes gens s’en sortent très bien. « Une illumination soudaine éclaira donc brutalement, dans l’esprit de Joseph Jacotot, cette évidence aveugle de tout système d’enseignement : la nécessité des explications. […] On peut enseigner ce que l’on ignore. »
  • Cette rupture a de quoi déconcerter. Elle remet en cause nos évidences – et, plus précisément, la logique classique de l’enseignement qui postule une asymétrie entre un maître qui sait et apporte ces savoirs à des élèves – qui, eux, sans son secours, ne pourraient pas apprendre. Rapport de pouvoir, résume Rancière : « Expliquer quelque chose à quelqu’un, c’est d’abord lui démontrer qu’il ne peut pas le comprendre par lui-même. Avant d’être l’acte du pédagogue, l’explication est le mythe de la pédagogie, la parabole d’un monde divisé en esprits savants et esprits ignorants, esprits mûrs et immatures, capables et incapables, intelligents et bêtes. […] Tout perfectionnement dans la manière de faire comprendre, cette grande préoccupation des méthodistes et des progressistes, est un progrès dans l’abrutissement. »
  • Ce que met en évidence l’exemple de Jacotot – et que perpétuent, à leur manière, les étudiants de Science Po Lyon qui organisent des cours autogérés –, c’est que la pédagogie n’est pas une transmission de savoir : elle implique, essentiellement, de faire confiance à la capacité de l’élève à apprendre par lui-même. « Pour émanciper un ignorant, il faut et il suffit d’être soi-même émancipé, c’est-à-dire conscient du véritable pouvoir de l’esprit humain. L’ignorant apprendra seul ce que le maître ignore si le maître croit qu’il le peut et l’oblige à actualiser sa capacité. » Tout l’enjeu, c’est d’inventer des dispositifs qui permettent à l’élève d’« user de sa propre intelligence »…
Retrouvez notre grand entretien avec Jacques Rancière
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