La lettre du mardi

Démobilisation générale : la fuite “hobbesienne” des citoyens russes

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Ivan, un russe de 23 ans au poste-frontière de Vaalimaa, à Virolahti (Finlande), le 25 septembre 2022. Selon les garde-frontières, jusqu'à 20 000 passagers pourraient venir en Finlande au cours du week-end, en particulier des jeunes hommes fuyant la conscription militaire russe

Ivan, un russe de 23 ans au poste-frontière de Vaalimaa, à Virolahti (Finlande), le 25 septembre 2022. Selon les garde-frontières, jusqu'à 20 000 passagers pourraient venir en Finlande au cours du week-end, en particulier des jeunes hommes fuyant la conscription militaire russe. © Jussi Nukari/Lehtikuva/AFP

Sauve qui peut. En Russie, depuis que Vladimir Poutine a annoncé la mobilisation (partielle) des citoyens, des centaines de milliers de Russes se font la malle. Dans notre billet du jour, Michel Eltchaninoff s’interroge sur les limites de l’autocratie russe. Et si le pouvoir poutinien commençait à sérieusement se fissurer – à domicile ?

 

« Comme il n’y a plus de billets d’avion, les files de voitures s’allongent aux frontières finlandaises, géorgiennes ou kazakhes. Le FSB a compté quelques 261 000 hommes ayant déjà quitté le pays. Des incendies volontaires de centres de recrutement et de bâtiments administratifs ont lieu dans certaines régions russes, alors que les manifestations anti-guerre se font fougueuses au Daghestan. On s’attend à ce que les autorités interdisent aux hommes de s’exiler après la proclamation des résultats des pseudo-référendums, organisés dans quatre régions ukrainiennes pour l’instant sous contrôle russe.

Le président russe savait que la mobilisation des Russes, pour aller combattre des Ukrainiens qui ne leur ont rien fait, ne serait pas une mince affaire. Mais pas à ce point. Après avoir contribué à renforcer et élargir l’Otan détesté, il aura réussi à semer un vent de protestation dans sa propre population. À force de dire que la Russie était menacée de démembrement par l’Occident, Vladimir Cassandrovitch pratique la prophétie auto-réalisatrice : et si les citoyens, et même certaines régions de la Fédération de Russie, tentaient de prendre plus de distance avec Moscou ?

C’est logique, au fond. Depuis le début des années 2000, Poutine a proposé à ses citoyens un contrat hobbesien. Pour Thomas Hobbes, le philosophe britannique célèbre pour sa théorie de l’État-Léviathan, les individus acceptent de confier leurs forces individuelles, leur autonomie politique et leur liberté d’expression, à un représentant qui les protège et leur permet de mener à bien leurs affaires en toute sécurité. C’est ce qui s’est passé en Russie : beaucoup de personnes ont accepté le deal pourvu qu’on les laisse tranquilles. En plus, Vladimir Poutine entendait restaurer le prestige de leur pays, écorné depuis la chute de l’URSS et les difficiles années 1990 – il ne restait qu’à applaudir et le réélire.

Mais la fierté nationale a des limites. On veut bien faire mine de croire que le démon américain vassalise les Européens avachis et se sert de néo-nazis ukrainiens pour tenter d’affaiblir la grande Russie. Mais de là à se retrouver en treillis, un fusil rouillé à la main, dans les champs ukrainiens… C’est la limite du contrat hobbesien. Le philosophe l’a admis lui-même. Dans le chapitre XXI du Léviathan (1651), consacré à “la liberté des sujets”, il rappelle que l’individu, en devenant citoyen, autorise son représentant à lui ordonner ce qu’il considère comme juste pour assurer “la fin à laquelle a été ordonnée la souveraineté”. Il est tenu d’obéir. Mais, “cela étant posé, quand un homme reçoit l’ordre de combattre l’ennemi, comme soldat, encore que son souverain ait bien le droit de punir de mort son refus, il peut néanmoins refuser d’obéir, en bien des cas, sans injustice”. Malgré les nuances et les conditions qu’y apporte Hobbes, c’est une phrase capitale. Puisque les hommes ont accepté de renoncer à une part de leur pouvoir et de leur liberté pour pouvoir continuer de vivre – ce qui est, pour Hobbes, une exigence indépassable –, si le pouvoir leur demande de risquer leur vie sans nécessité clairement identifiée, ils ont le droit de dire niet.

Le contrat social des Ukrainiens est différent : ils obéissent à un État démocratique pour pouvoir construire une nation indépendante. Ils sont donc prêts à mourir pour ce projet. Les Russes, eux, ne disposent, sous Poutine, que de leur vie : pas de liberté politique, pas de droit à l’expression. Il est donc parfaitement compréhensible et légitime, de leur point de vue, de refuser de se sacrifier pour leur Léviathan. Il serait peut-être temps, pour eux, de réfléchir à changer de contrat social. En attendant, ils sont de plus en plus nombreux à voter avec leurs pieds. »

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