Archéologie

Drogue : une autre histoire de la civilisation

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La découverte inhabituelle de cheveux humains dans la grotte d’Es Càrritx, sur l’île de Minorque, aux Baléares (Espagne), a permis d’obtenir des preuves directes de l’utilisation de médicaments à base de plantes par les autochtones de la fin de l’âge du bronze

La découverte inhabituelle de cheveux humains dans la grotte d’Es Càrritx, sur l’île de Minorque, aux Baléares (Espagne), a permis d’obtenir des preuves directes de l’utilisation de médicaments à base de plantes par les autochtones de la fin de l’âge du bronze. © P. Witte via nature.com

Il y a trois millénaires déjà, en plein âge du bronze, nos ancêtres utilisaient des drogues : c’est ce qu’affirme une étude récente publiée dans Nature, à partir de l’étude chimique de mèches de cheveux. Quel rôle a joué la drogue dans l’histoire de la civilisation ?


 

« La pharmacologie vint avant l’agriculture »


Aldous Huxley, cité par G. L. Henderson in : « Designer drugs: Past history and future prospects », Journal of Forensic Sciences, 1988

 

Atropine, scopolamine, éphédrine : nos ancêtres de l’âge du bronze consommaient de nombreuses substances végétales hallucinogènes, issues notamment de solanacées (la mandragore, la jusquiame, le pin, etc.), probablement dans le cadre de « rituels de divination, de prophétie et d’extase » de nature chamanique. C’est ce que révèle, preuves archéologiques et chimiques à l’appui, une étude récemment parue dans le magazine scientifique britannique de référence Nature.

L’usage des drogues serait-il aussi ancien, ou presque, que l’humanité ? L’essayiste et professeur de pharmacologie américain Richard J. Miller le pense. Dans Drugged: The Science and Culture Behind Psychotropic Drugs (« Les aspects scientifiques et culturels de l’usage de psychotropes », non traduit, Oxford University Press, 2015), il écrit :

“L’utilisation de médicaments psychotropes est une pratique ancienne. L’exploration des tombes préhistoriques a souvent fourni des indices suggérant que les hommes de l’Antiquité connaissaient et utilisaient probablement de nombreuses substances altérant l’esprit”

Richard J. Miller, op. cit.

Ces substances sont en effet légion dans la nature. « Un grand nombre de plantes contiennent des substances chimiques hallucinogènes », continue Miller. Les champignons ne sont pas en reste non plus : « Il est inévitable que les anciens chasseurs-cueilleurs les aient goûtés », au moins accidentellement.

Mais il faut aller plus loin, pour Miller, et se demander : « Qu’auraient-ils bien pu faire de leurs expériences ? » Or, selon l’essayiste, ces expériences d’abord a priori accidentelles vont participer à l’émergence de croyances surnaturelles.

“L’homme a toujours utilisé des psychotropes pour […] déverrouiller les portes de la perception. […] Il est facile d’imaginer que les effets désorientants de ces substances sur les peuples anciens ont pu les encourager à croire en des esprits puissants qui contrôlaient leur vie et le monde en général”

Richard J. Miller, ibid.

Comme le notent également les auteurs de l’études parue dans Nature, les drogues rendent possibles des « états altérés de conscience et des expériences visionnaires ». Voie d’accès à l’autre monde, celui des esprits, l’usage des drogues psychédéliques occupera, toujours d’après Miller, une place centrale dans les rituels religieux :

“Ces premiers agents psychotropes étaient probablement utilisés dans les pratiques religieuses par les chamanes et les sorciers, qui étaient responsables de la vie spirituelle de leur peuple et qui utilisaient des substances psychoactives pour produire des états extatiques leur permettant de communier avec les dieux et les esprits”

Richard J. Miller, ibid.

En ce sens, « les drogues hallucinogènes ont joué un rôle important dans le développement de la religion ». Miller va jusqu’à parler de drogues « enthéogènes » au sens où celles-ci ont probablement contribué à la « création » des divinités vénérées par nos lointains ancêtres. En ce sens, elles sont non seulement aussi anciennes que l’humanité, mais elles auraient activement contribué au processus de civilisation. C’est en effet bien avant le développement de l’agriculture sédentaire que l’homme a commencé à établir des temples monumentaux pour rendre un culte aux divinités « psychédéliques », dont l’édification supposait évidemment un travail considérable de coopération.

“Les premières structures communautaires de taille significative construites par les hommes de l’Antiquité n’étaient pas des villes, mais des lieux de culte. […] Pour déplacer les pierres utilisées […], il aurait fallu des centaines […] de personnes, un puissant motif de persuasion pour transporter ces énormes charges jusqu’au site du temple, et beaucoup d’organisation […] Il a fallu des chefs pour organiser cette entreprise”

Richard J. Miller, ibid.

Quelle réalité sociale aurait pu, mieux que la religion, mettre en branle un tel prodigieux effort collectif ?

Ce grand mouvement ne se serait pas produit sans drogues, et sans la ritualisation de leur usage, selon l’essayiste – des pratiques qui ont par ailleurs pu coexister avec des usages médicinaux ou récréatifs. Pas sous cette forme, du moins. Loin de se réduire à des substance addictives vectrices d’expériences individuelles de plaisir, les drogues auraient donc joué un rôle majeur dans le processus de civilisation global de l’humanité.

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