Du logos aux punchlines
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Cet article est issu du numéro 130 de Philosophie magazine « Plaire, émouvoir, convaincre. L’art de l’éloquence », en kiosque le 29 mai 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Né avec la démocratie athénienne, l’art de l’éloquence connaît, à l’ère YouTube, un réjouissant retour en grâce, même s’il n’a plus exactement le même visage. Les nouveaux orateurs cherchent davantage à plaire et à émouvoir qu’à convaincre. Aussi est-il nécessaire de retrouver l’éthique socratique d’une argumentation bien menée.
« La parole, c’est une arme qui sert à se défendre ! Je me dis que si j’avais eu les bons mots, au bon moment, j’aurais pu changer littéralement certains événements de ma vie. » Elhadj Touré, étudiant en sociologie, a été demi-finaliste du programme de formation à la prise de parole « Eloquentia » mis en place en Seine-Saint-Denis par l’avocat et professeur d’art oratoire Bertrand Périer [lire ici son grand dialogue avec Gérald Bronner]. Dans À voix haute, le documentaire qui raconte cette aventure, il se souvient du jour où, son logement ayant été détruit dans un incendie, il s’est retrouvé « sans voix » devant le mépris d’un agent des services sociaux lui annonçant sans aucun scrupule qu’il ne pourrait rien faire pour lui éviter de basculer à la rue. « Il a limite brisé des vies sans s’en rendre compte. À ce moment-là, la parole, c’est ce qui m’a manqué. »
Prendre la parole en public, surmonter la peur qui tétanise, choisir les bons mots, éprouver même du plaisir à entendre sa parole résonner dans le silence d’un auditoire attentif et déployer une argumentation susceptible de convaincre, voici des compétences dont on retrouve aujourd’hui toute l’importance. Au-delà de l’art de bien manier le langage que cultivent les orateurs dans des espaces protégés, l’éloquence ne serait-elle pas d’abord cette puissance vitale dont chacun doit s’emparer s’il veut se faire entendre ? Si elle semblait élitiste, désuète, associée aux exercices oratoires de la culture classique, aux plaidoiries des pénalistes, aux homélies des hommes d’Église ou aux discours des hommes d’État d’avant l’âge des réseaux sociaux, elle fait son grand retour ! Des conférences TED à la pratique des keynotes des patrons d’Apple, de la série « Ma thèse en 180 secondes » aux grands discours d’Obama. Sous une forme nouvelle, plus démocratique et compétitive, moins formatée par les références de l’Antiquité, plus ouverte à l’expression de soi et aux punchlines, mais toujours portée par l’exigence de trouver l’expression juste en vue de produire le bon effet.
L’éloquence est la nouvelle compétence de notre temps ! Est-ce le fait de la relance, grâce à YouTube et à Internet, d’une culture de l’oralité ? De la volonté de chacun de faire valoir ses revendications sans plus dépendre de porte-parole accrédités, comme l’a manifesté le mouvement des « Gilets jaunes » ? Ou encore de la pénétration d’une culture de la parole rythmée et improvisée, véhiculée par le rap et le slam ? Toujours est-il que le phénomène est massif. Et d’autant plus marquant en France où a longtemps prédominé une culture de l’écrit et où l’éducation aux humanités était centrée autour du cadre formel de la dissertation. D’où l’importance de réintroduire un peu partout les cours de rhétorique et d’art oratoire. Car s’exprimer et improviser en public, convaincre et toucher un auditoire s’apprennent, de plus en plus. Romain Decharne, professeur d’art oratoire à Sciences-po, développe ainsi un programme d’éloquence à destination des CM2. Sans oublier la réforme du baccalauréat, prévue pour 2021, avec l’épreuve du « grand oral ».
Arme démocratique ou justification de la tyrannie ?
L’art de l’éloquence se formalise à l’Antiquité. Il apparaît en Sicile au Ve siècle avant J.-C., après l’abolition de la tyrannie et la nécessité de résoudre par la parole les querelles entre citoyens, à l’assemblée ou au tribunal. L’éloquence est fille de la démocratie. Corax, Tisias et Gorgias sont les premiers grands orateurs. Ils démontrent le pouvoir de la parole et la nécessité pour ceux qui veulent défendre leurs intérêts de s’y former. Cet art de se jouer de l’adversaire par les armes du discours est enseigné dans l’Athènes démocratique avec la naissance de la sophistique et de la rhétorique, qui seront ensuite critiquées par leur grande rivale, la philosophie.