Hors-série "Le sommeil"

Édito : la raison du sommeil

Temps de lecture : 2 min

Cet article est issu du Hors-série n°N°56 de Philosophie magazine « Le sommeil », en kiosque le 09 février 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Parfois, réveillé en sursaut au milieu de la nuit, j’ai du mal à retrouver le sommeil. Si je commence à lire, je sais que je ne m’endormirai pas avant l’aube. Alors, je ruse. Je suis mon propre marionnettiste. Je ferme mes paupières comme l’écoutille d’un bathyscaphe entamant sa plongée. Je glisse dans le sommeil comme il descend vers les abysses. Tactique éprouvée mais fragile. Un rien peut bloquer la descente. À l’instant, je coulais comme un bienheureux et voilà qu’un bruit, un reflet, un souvenir me rappelle à la surface avec la brutalité de l’élastique d’un jokari. Et après m’être retourné douze fois, de guerre lasse, je prends le livre que je m’étais refusé. Plus tard, hélas peu avant la sonnerie programmée du réveil, le sommeil m’accueille enfin. Est-ce lui qui vient à moi ou moi qui vient à lui ? Et quand il vient, qu’est-ce que je deviens ?

Le sommeil est un continent encore largement inconnu. Il y a les rêves, bien sûr. Mais on ne sait plus très bien quelle est leur fonction – bruit de fond de la transmission synaptique, intégration des émotions, stimulation de la créativité, condensés d’expérience sociale ? En outre, au cours d’une nuit, nos songes se déroulent au total sur une centaine de minutes ; cela laisse des heures et des heures – un tiers de nos vies en moyenne – durant lesquelles a lieu cet étrange phénomène que Jean-Luc Nancy a joliment baptisé « l’éclipse de l’être ». Les neurosciences l’explorent à tout va : on sait comment les gènes horloges contrôlent le rythme circadien de nos organismes, et quels sont les chemins empruntés par les hormones du sommeil. Mais c’est l’aspect cognitif du sommeil qui est ainsi pesé, balisé, quantifié, avec à l’horizon une mise au service de la productivité qui fait du sommeil un serviteur de la vie active des hommes. Au service du repos du corps, avec une fonction d’évacuation des eaux usées par l’intermédiaire des rêves. Mais le fait est que le sommeil ne se réduit pas à cette négativité. « “Le sommeil de la raison engendre des monstres” est une sentence des Lumières qu’il ne s’agit pas de mettre en doute, écrit Nancy. Mais il convient aussi de se demander s’il n’existe pas quelque chose comme une raison du sommeil. » Et ce qui, en nous, l’exerce.

 

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Inconscient