Semaine PhiloMonaco
Estelle Ferrarese : “Il y a dans le sanglot un refus de toute consolation”
Estelle Ferrarese. © Schah
Grande lauréate du Prix PhiloMonaco de l’Essai, qui lui a été décerné ce jeudi, pour Une philosophie des sanglots (Rivages, 2025), Estelle Ferrarese a enquêté sur les ressorts de cette convulsion physique, émotionnelle, éthique et parfois même politique. Dans un entretien réalisé en partenariat avec la nouvelle semaine PhiloMonaco 2026 consacrée cette année au thème du désir, elle nous explique en quoi les sanglots révèlent et protestent contre notre impuissance.
Comment définissez-vous le sanglot et quelle différence faites-vous entre les sanglots et les pleurs ?
Estelle Ferrarese : Les sanglots sont des convulsions du diaphragme qui créent des apnées et qui rendent particulièrement difficiles la respiration, la parole et, par suite, la pensée. Le sanglot est une réalité corporellement différente des simples pleurs. Quand on pleure, on peut tout à fait avoir une larme qui coule discrètement du coin de l’œil sans que les traits du visage ne soient affectés. Le sanglot est beaucoup plus violent : il emporte et il chaotise tout le corps.
“Les sanglots surviennent au moment où l’on touche les limites de sa puissance d’agir. On sanglote toujours trop tard”
Pourquoi avoir choisi de parler spécifiquement des sanglots ?
Le choix des sanglots est lié à mon parcours intellectuel. Je viens de l’École de Francfort notamment, et j’ai beaucoup travaillé sur Theodor Adorno qui mentionne le corps pour penser les choses importantes comme la morale. Mais il m’a toujours semblé que le corps, chez Adorno d’ailleurs comme chez d’autres philosophes, manquait de texture, de concrétude. Il était, au fond, un concept parmi d’autres. M’intéressant d’autre part aux théoriciennes féministes, je savais qu’il pouvait y avoir une manière beaucoup plus charnelle de parler du corps. Dans la ligne des penseuses comme Simone de Beauvoir, ou la phénoménologue Iris Marion Young, j’ai voulu m’emparer d’un corps plus incarné, plus concret, à travers l’expérience des sanglots. Ce thème très précis m’a ensuite permis d’agripper un ensemble de questionnements plus larges autour de la question de l’impuissance.
Quel rapport y a-t-il entre sanglot et impuissance ?
Les sanglots surviennent au moment où l’on touche les limites de sa puissance d’agir. On sanglote toujours trop tard : quand la porte s’est refermée, quand l’être que nous aimions est parti, lorsqu’un proche vient de mourir ou lorsqu’on sait que sa fin est proche. Dans tous les cas, c’est précisément au moment où l’on sait qu’il n’y a plus rien à faire que les sanglots surgissent. Alors évidemment, cela peut être accompagné d’émotions très différentes. On peut sangloter de désespoir, d’humiliation, de terreur…
“Même dans la joie – par exemple face à l’énormité de ce qui nous arrive – le sanglot est toujours lié aux limites de la puissance”
Peut-on sangloter de joie ?
Cela arrive. On peut pleurer de joie quand il y a une disproportion entre l’exercice quotidien – souvent laborieux – de notre puissance, et l’énormité de ce qui vient de nous arriver. Même dans la joie, le sanglot est donc toujours lié aux limites de la puissance. Il en est de même pour les sanglots de soulagement, qui éclatent alors que l’on croyait tout perdu. Dans ce cas, les sanglots sont la réaction à une impuissance qui s’avoue avec un temps de retard.
Les sanglots sont-ils une expérience genrée ?
Non seulement les femmes pleurent plus souvent que les hommes, mais quand elles pleurent, cela prend plus souvent la forme de sanglots. Cela ne relève pas d’une plus grande sensibilité, mais s’explique par le fait qu’elles font plus fréquemment l’expérience de l’impuissance – elles ont une prise moindre sur le monde, comme le dirait Beauvoir. Pourtant, les sanglots féminins sont souvent perçus comme une stratégie. On les interprète comme la preuve d’une sorte de duplicité qui serait propre aux femmes…
Quid des sanglots masculins ?
Au cours de l’histoire, les perceptions des sanglots masculins ont évolué, ils ont été plus ou moins tolérés. Dans l’Illiade et l’Odyssée par exemple, on a des récits de héros sur les champs de bataille qui, comme Achille, sanglotent de manière violente, sans que cela soit condamné. Malgré ces modulations, il y a toujours à l’œuvre une logique genrée, qui encadre les formes, les motifs, les espaces des pleurs. Par exemple, dans les périodes pendant lesquelles les hommes étaient davantage autorisés à pleurer, ils pouvaient le faire au combat, mais ils n’étaient pas supposés sangloter pour une histoire d’amour. En général, les formes masculines de peine et d’impuissance sont traditionnellement associées à la mélancolie, au génie artistique comme philosophique, plus qu’aux sanglots, qui restent principalement impartis aux femmes.
“Les sanglots sont un refus de continuer à être emportés dans le flux du temps. Mais existe-t-il des crises de sanglots qui ne s’arrêtent pas ?”
Vous écrivez que les sanglots provoquent “la destruction provisoire du monde”. Il a récemment été dit que la réalisatrice Marjane Satrapi était “morte de chagrin”. Un chagrin peut-il détruire de manière, non pas provisoire, mais définitive ?
Quand nous nous mettons à sangloter, nous refusons le monde, nous interrompons notre interface avec lui – je ne suis plus qu’une intense présence à moi-même. C’est un refus de continuer, aussi, de continuer à être emportés dans le flux du temps. Mais cet état s’arrête avec la crise de sanglots. Existe-t-il des crises de sanglots qui ne s’arrêtent pas ? Difficile de répondre. Hécube, après la mort de ses enfants, exprime le désir de ne jamais cesser de balancer son corps au rythme de ses pleurs. Ce qui est sûr, c’est que les sanglots laissent des traces. À chaque sanglot, on rouvre un état dans lequel nous nous sommes déjà trouvés dans le passé, on le reconnaît. Il n’émerge pas sous la forme de souvenirs précis, d’images mentales, mais comme résulte de traces laissées à même le corps. Les corps ont une histoire qui est aussi faite de ce type d’expériences, ils sont pliés, marqués d’une certaine manière. Dans le cas de Marjane Satrapi, peut-être que l’accumulation des sanglots a été fatale, qu’elle a eu raison pour de bon de son interface avec le monde.
Sanglotons-nous quand nous n’avons plus les mots pour dire ce qui nous arrive ?
Je ne crois pas, car le sanglot n’est pas un langage. Ce n’est pas une façon de s’exprimer qui serait la moins mauvaise possible dans des conditions limitées, la plus efficace possible alors que plus rien d’autre n’est réalisable. Pour autant, les sanglots ne sont pas rien. Ils (nous) font quelque chose, en nous contraignant à ne pas continuer comme si de rien était. Ils nous obligent à faire face à cette impuissance, à nous arrêter sur ce qui se produit, à embrasser l’impuissance tout en se soulevant contre elle.
“Les sanglots font bien plus peur que les larmes car ils ferment le sujet en lui-même. Celui qui sanglote lève un mur difficilement franchissable et tient autrui à distance”
Le sanglot appelle-t-il un désir de consoler ?
Pas nécessairement. Voir sangloter quelqu’un est terrible, et cela peut en effet déclencher un désir de se porter à son secours. Mais les sanglots peuvent aussi redoubler la violence, que l’on pense aux sanglots de terreur et de supplication qui peuvent durcir un bourreau, le rendre encore plus brutal. Par ailleurs, les sanglots font peur – beaucoup plus que les larmes – car ils ferment le sujet en lui-même. Ils repoussent autrui presque corporellement – que l’on pense aux postures que nous adoptons, le visage caché dans les poings ou dans le coude. Nous nous dérobons au regard. Celui qui sanglote lève un mur difficilement franchissable entre lui et le monde ; il tient autrui à distance, ce qui rend la consolation très difficile.
Comment consoler malgré tout un ami qui sanglote ?
En prenant acte, justement, de cette immense difficulté à consoler ! Car généralement, la consolation consiste à refaire un sujet de l’individu qui sanglote. C’est-à-dire quelqu’un qui va et qui doit se rendre de nouveau maître de son destin. Notre finalité est généralement de lui indiquer que sa situation est difficile, mais qu’il en sera un jour autrement. La souffrance n’est pas déniée, mais elle est intégrée à une argumentation, à une narration qui se veut rationnelle et rassurante. Quand on y réfléchit, cette façon de faire, que je pratique moi aussi – je ne suis pas là pour donner des leçons ! – est un peu maladroite, car une personne en train de sangloter refuse de faire sens sur ce qui vient de lui arriver, elle rejette cette mise en narration. Elle refuse de faire sagesse. Il y a dans le sanglot un véritable refus de toute consolation.
“Il y a dans le sanglot un véritable refus de toute consolation”
Quand les mots sont vains, il reste peut-être l’étreinte ?
Effectivement, la solution est parfois de ne pas passer par le discours. J’ai eu accès à des témoignages de personnes qui se sont senties mieux grâce à la présence d’un animal, ou d’un très jeune enfant qui n’a pas compris la situation, mais qui s’est contenté de s’approcher pour établir un contact. La réaction corporelle est sans doute mieux perçue par celui qui sanglote qu’une tentative de mise en sens et de rationalisation, qu’une consolation qui est toujours un appel à dépasser l’épreuve, un effort de ré-arrimer la personne au cours du temps.
Le sanglot peut-il avoir une dimension politique ?
L’une des forces politiques du sanglot, c’est paradoxalement d’être inutile – et de ne pas fonctionner comme une leçon de vie. En général, quand nous sanglotons, nous n’acquérons pas après-coup une forme de lucidité sur ce qui vient de se passer ; nous ne nous lançons pas mécaniquement dans une série d’actions pour corriger ce qui vient d’arriver. La plupart du temps, les sanglots s’arrêtent et la vie reprend. Et les sanglots, comme je le disais, sont aussi une protestation contre le cours du temps. Dans le deuil par exemple, on se demande comme les gens autour de nous osent continuer à vivre normalement alors que le temps aurait dû s’arrêter. Un corps qui sanglote suspend son ajustement au monde. Il interrompt momentanément la chaîne d’injonctions à l’activité, à l’utilité, qui nous contraint tous. C’est dans cette suspension que réside le pouvoir politique des sanglots.
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