Evgeny Morozov. L’intellectuel du Net dégaine

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Cet article est issu du numéro 97 de Philosophie magazine « Peut-on choisir ses désirs ? », en kiosque le 18 février 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Analyste influent dans la Silicon Valley, le penseur Evgeny Morozov a un ton de plus en plus critique. Il accuse Google, Amazon, Uber et les autres de poser les bases d’une gigantesque servitude. La mise en garde est d’autant plus intéressante qu’elle ne vient pas d’un technophobe.

Evgeny Morozov est un penseur qui avance sur le fil du rasoir. Né en 1984 à Salihorsk en Biélorussie, il a étudié à Berlin et enseigné à l’université de Stanford (Californie) de 2010 à 2012. Or, Stanford est le creuset intellectuel dont sont issus nombre d’ingénieurs, développeurs et entrepreneurs de la Silicon Valley. Morozov s’est imposé comme l’un des meilleurs analystes de l’impact des technologies, en publiant en 2011 The Net Delusion (Public Affairs US, non traduit), succès critique et public outre-Atlantique. Il est devenu depuis lors, avec ses chroniques et ses interventions dans les médias, l’un des théoriciens influents d’Internet. Cependant, Morozov est en effet en train d’évoluer vers une critique sociopolitique sans cesse plus acerbe des géants de la Silicon Valley, qu’il accuse de créer les conditions d’une fantastique oppression. Il arrivera donc probablement un moment où cet auteur sera mis à l’écart ou jugé trop radical. Que fera-t-il alors ? Il se sera sans doute mis à l’abri sur un campus universitaire. C’est dans cette optique qu’il prépare une thèse en histoire des sciences à Harvard. En attendant, Les Prairies ordinaires viennent de faire paraître en France un ouvrage incisif, Le Mirage numérique. Pour une politique du Big Data. Nous avons rencontré Morozov à Paris pour parler de son livre et, au-delà, de l’avenir que nous concoctent Google, Facebook et autres Uber.

 

Pour réfléchir à la manière dont la technologie métamorphose l’économie de marché, partons d’une anecdote plutôt amusante. Dans Le Mirage numérique, vous citez une expérimentation menée par le Teatreneu à Barcelone.

Evgeny Morozov : Le Teatreneu est une salle de spectacle spécialisée dans les one-man shows. Comme la fréquentation était en baisse, ses dirigeants ont conclu un partenariat avec l’agence de publicité The Cyranos/McCann : ils ont équipé le dos de chaque fauteuil de tablettes dernier cri capables d’analyser les expressions faciales. Ils ont ensuite rendu l’accès de la salle gratuit : plus de ticket à l’entrée, mais les spectateurs doivent payer à la sortie 30 centimes pour chaque rire reconnu par la tablette, avec un maximum de 24 euros. Grâce à ce stratagème, le prix moyen de la place a augmenté de 6 euros. Sans compter qu’une application mobile permet, après le spectacle, de partager ses meilleurs éclats de rire sur les réseaux sociaux… Ce qui est intéressant ici, c’est qu’on a un nouveau business model qui fait d’un comportement – le rire – une source de revenus.

 

En quoi est-ce représentatif de la logique du nouveau capitalisme ?

Les nouvelles technologies permettent une extension sans précédent du domaine du marché. Les ordinateurs, les smartphones, les objets connectés, les capteurs divers qui entrent dans notre quotidien ont la capacité d’extraire des données jusque-là strictement privées. Ainsi, vos rires, mais aussi vos habitudes alimentaires, la qualité de votre sommeil, vos déplacements sont enregistrés, quantifiés, et deviennent prévisibles par des algorithmes. Le marché peut ensuite s’emparer de ces données et leur donner un prix. À la fin, c’est l’ensemble de votre vie quotidienne qui est transformée en marchandise. Et cela va très loin… Je prends deux autres exemples. Une start-up, Miinome, permet de mettre votre code génétique en ligne. Quand une compagnie pharmaceutique veut utiliser ces données pour une étude, une petite somme vous est versée. Vous pouvez donc gagner de l’argent avec vos gènes ! Dans un autre ordre d’idées, Jim Farley, un dirigeant du constructeur automobile Ford, a déclaré début 2014 : « Nous connaissons toutes les personnes qui enfreignent la loi, et nous savons même à quel moment elles le font. Nous avons mis un GPS dans votre voiture, de sorte que nous savons ce que vous faites. » Il a précisé dans la foulée : « À propos, on ne communique ces données à personne. » Cette déclaration n’est guère rassurante : désormais, ces données existent et vu la taille du marché de l’assurance automobile, on comprend que certains seraient prêts à les acheter très cher. Ce jour viendra.

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