Vertiges
Histoire d’eau, la chronique d’Étienne Klein
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Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine « Sexe. Où est-ce que ça coince ? », en kiosque le 25 avril 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’origine de l’eau découle du grand récit de la formation de l’Univers. Raison de plus pour se désaltérer sans l’altérer.
Thalès de Milet, au VIe siècle avant J.-C., se demande quelle est l’origine des choses, leur cause matérielle. S’interdisant d’invoquer en guise d’explications des divinités ou des forces surnaturelles, il croit trouver la bonne réponse dans l’eau (sans savoir, bien sûr, que « Tout commença dans l’eau » a pour anagramme « Le commandant Cousteau »). « Thalès a vu l’unité de l’Être, et quand il a voulu la dire, il a parlé de l’eau », écrit Nietzsche dans Naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque. N’est-ce pas elle, en effet, qui fait pousser les végétaux, désaltère l’homme, abrite les poissons dont il se nourrit ? N’est-ce pas l’eau encore qui, tombant du ciel ou se cachant dans la terre au fond des puits, irrigue les champs et fait tout croître ? À l’évidence, de toutes les substances visibles, l’eau est celle qui prend les formes les plus variées : glace, neige, vapeur, nuage, liquide, sans compter les roches, que les Grecs croyaient formées d’eau gelée. Dans les deltas des rivières, elle semble se transformer en terre. Ailleurs, elle semble en jaillir. L’eau circule, imbibe, se transforme, s’infiltre, fertilise les sols, porte les navires. N’est-elle pas au fond le lien liquide qui unit le tout à lui-même, l’empêchant d’être un agrégat de choses étrangères les unes aux autres ? L’air et le feu, par exemple, ne seraient-ils pas de simples exhalaisons de l’eau, qui est par ailleurs l’une des conditions essentielles de la vie (et même de la vitalité, si l’on en croit, non plus le brave Thalès, mais la publicité contemporaine qui l’associe à l’eau, à la condition que celle-ci soit « minérale »…). Et, surtout, l’eau coule. Elle coule dès qu’elle le peut, à la moindre occasion, « à cause de cet hystérique besoin qu’elle a de n’obéir qu’à sa pesanteur, qui la possède comme une idée fixe » (Francis Ponge).