Le classique subjectif

Jean-Jacques Rousseau. À contre-courant

Temps de lecture : 4 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 149 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

De tous les philosophes des Lumières, il est peut-être le plus inquiet, le moins enthousiaste devant la révolution industrielle naissante. Sans prôner un impossible retour à la nature, Rousseau interroge la distance qui s’est creusée entre elle et l’homme civilisé.

 

Ce qu’il a changé

Sur la photo de classe des philosophes des Lumières, entre Voltaire, Diderot, d’Holbach et Sade, Rousseau serait probablement celui avec l’air le plus triste et renfrogné, imperceptiblement à l’écart. Comme ses camarades, la raison est son guide. Lorsqu’il écrit le Discours sur la science et les arts ou Du contrat social, c’est elle seule qui gouverne celui qui entend démontrer que le progrès technique ne rime pas nécessairement avec le progrès moral et que la communauté politique devrait reposer sur le consentement mutuel à un contrat signé par tous afin d’abolir le droit du plus fort. Mais, dans ses romans et œuvres autobiographiques, c’est un tout autre homme qui apparaît. Si la sensibilité dont il fait preuve lui attire des railleries, sans qu’il ait toujours le sens de la repartie de Voltaire ou de Diderot, elle ouvre la voie vers une autre façon d’envisager la relation de l’homme à la nature. Pour les encyclopédistes, l’homme civilisé s’est arraché au magma primitif de l’état de nature. Il y a quelque chose de l’ordre de la maîtrise dans cette collection de savoirs sur le monde : qui cartographie assoit aussi sa domination et peut planter un drapeau affirmant « ce domaine m’appartient ». Rousseau y participe d’ailleurs avec les articles « Musique », « Économie politique » et « Économie » qu’il écrit pour l’Encyclopédie. Mais son idée de la nature est plutôt d’un modèle dont on ne devrait jamais trop s’éloigner au risque de s’égarer. Elle sera d’ailleurs son dernier refuge, une fois la compagnie des hommes devenue indésirable. Thoreau, puis les décroissants ne s’y tromperont pas, qui verront en Rousseau leur précurseur, en infatigable nageur à contre-courant.

Cet article est réservé aux abonnés