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Jésus contre le monolithe
Le 18 novembre 2020, des fonctionnaires de l’État de l'Utah devant le premier des trois mystérieux monolithes apparus à la surface de la Terre. © Utah Department of Public Safety/AP/SIPA
Un jour dans l’Utah, le lendemain en Roumanie, le mystérieux monolithe métallique, étrangement semblable à celui qui apparaissait dans le film 2001. L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, est cette fois réapparu en Californie.
Il aura, cependant, fait long feu : à peine découvert, il a été abattu par un groupe de jeunes « chrétiens radicaux » – qui ont retransmis en direct leur action sur la plate-forme DLive. « On démolit cette saloperie ! » ; « Nous ne voulons pas d’étrangers en situation irrégulière, qu’ils viennent du Mexique ou de l’espace » ; « America first ! » : le groupe de jeunes a scandé son opération de saillies impromptues – allant jusqu’à accuser le pauvre monolithe d’être « gay ». Clou du spectacle : la structure métallique a été remplacée par une croix romaine.
Les efforts mis en œuvre paraissent complètement démesurés au regard de l’enjeu. Cette histoire de monolithes, quoique nous nous plaisons peut-être à imaginer qu’il viendrait de l’espace ou serait l’oeuvre de forces ésotériques, est manifestement une farce. Comment expliquer, alors, cet acte de destruction ? Comme une résistance au réenchantement du monde, aurait pensé le sociologue Max Weber.
- « Jésus est roi » : le fait que les destructeurs de monolithe aient pris la peine – au milieu d’une flopée d’autres évocations, il est vrai – de faire référence à la religion à l’instant de leur méfait n’est peut-être pas anodin. Qu’ils soient chrétiens, et même probablement protestants, l’est encore moins.
- Comme le montre le sociologue Max Weber dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, le puritanisme, forme de protestantisme particulièrement influente aux États-Unis, marque en effet « le point final de ce vaste processus de désenchantement du monde qui avait débuté avec les prophéties du judaïsme ancien et qui, de concert avec la pensée scientifique grecque, rejetait tous les moyens magiques d’atteindre au salut comme autant de superstitions et de sacrilèges ».
- Pour s’imposer, le christianisme, plus encore sa forme puritaine, a dû minutieusement éradiquer du monde toute forme de magie, toute forme d’action surnaturelle, toute forme d’événement inexplicable. Dieu seul est surnaturel – mais il transcende le monde, il lui est radicalement étranger. Ici bas, nulle place pour les forces occultes. En détruisant le monolithe, le groupe de chrétiens réaffirme – sans doute inconsciemment – ce monopole du Dieu unique sur le surnaturel : ils expulsent l’infime possibilité que le monolithe soit l’œuvre d’une force magique immanente et concurrente.
- La religion n’est pas, en ce sens, l’alliée mais l’ennemie viscérale de la superstition, contrairement à une opinion répandue. Et elle n’est pas, non plus, l’ennemie de la rationalité, au contraire : la rationalisation de la réalité nourrit le désenchantement du monde sur lequel le monopole du surnaturel s’édifie. Avec la rationalisation, écrit Weber, « il n’y a […] en principe aucune puissance imprévisible et mystérieuse qui entre en jeu […] On peut en revanche maîtriser toute chose par le calcul ». Il n’y a plus à croire mais à savoir. La seule réalité sur laquelle l’homme peut encore porter sa croyance est nécessairement hors du monde : Dieu.
- Il est, bien entendu, improbable que le monolithe soit l’œuvre de forces occultes, et de ce point de vue, sa destruction semble totalement démesurée. Peut-être répond-elle en fait non tant à la possibilité d’un phénomène surnaturel qu’à la fascination que suscite, à travers le monde, un phénomène dont on voudrait croire qu’il soit, finalement, inexplicable. Le monde désenchanté est aride : il ne fait plus place au mystère que sous la forme colossale de Dieu. Le monolithe réveille notre nostalgie d’un monde un peu moins compréhensible qu’il ne l’est aujourd’hui. Or, de ce goût du mystère, le puritanisme se méfie comme de la peste.