Édito

Jusqu’à plus soif

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Cet article est issu du numéro 163 de Philosophie magazine « La sobriété. Pourquoi est-il si difficile de se modérer ? », en kiosque le 21 septembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

C’est une sensation nette, bien circonscrite dans le temps, et cependant difficile à décrire : lorsqu’on a bu une première quantité d’alcool – mettons une bière, un ou deux verres de vin –, on a envie de poursuivre, on ressent un vif appel de l’ivresse. Physiologiquement, ce n’est pas de la soif. Même si l’alcool tend à déshydrater au bout d’un moment, la soif est normalement étanchée à ce stade. Par ailleurs, l’envie de plus d’alcool qu’on éprouve à ce moment-là n’a rien à voir avec celle qu’on ressentait avant de commencer à boire. Avant, l’apéro était attendu comme une récompense pour les efforts de la journée – le premier verre que l’on pose sur la table est un objet ou une substance extérieure à moi que je considère comme une espèce de cadeau bien mérité, et donc le désir que j’ai de lui est entièrement tourné vers le dehors. Tandis qu’après un verre ou deux, c’est l’alcool déjà bu qui entretient et amplifie mon désir du dedans, c’est dans la mesure où l’objet ou la substance sont en moi que je continue de les vouloir, je me laisse infléchir par une puissance étrangère. Cela défie presque la logique : mon désir semble se nourrir de sa propre satisfaction !

Bien sûr, cet appel n’a rien d’une fatalité – à tout instant, je peux briser l’envoûtement, m’arrêter de boire. Cela demande quand même un sursaut de la volonté. Il y a conflit interne entre le désir d’alcool qui s’auto-entretient, qui poursuit son expansion en moi, et ma conscience ou ma volonté qui s’en trouvent comprimées. Si la volonté de sobriété l’emporte, je ressens d’abord un regret, de la maussaderie, il y a un coût psychologique immédiat, suivi d’un bénéfice ultérieur. Une demi-heure plus tard, je ne comprends même plus mon impulsion démente, je me réjouis de ne pas avoir trop bu, de ne pas avoir l’estomac lourd. Je vais bien dormir, me réveiller frais et dispos le lendemain. Ce bien-être est la récompense de mon effort volontariste, tandis que si j’avais cédé, la gueule de bois serait ma sanction.

Une telle expérience nous renseigne sur le levier de la sobriété que nous avons tant de mal à actionner, nous autres humains : la sobriété est une victoire de la raison. Or nous n’aimons pas nous considérer comme des êtres seulement rationnels ; la satisfaction que provoque la sobriété est différée, contrairement à celle que nous offre le verre suivant quand nous le portons à nos lèvres ; mais, surtout, le désir en l’homme est une ouverture, une béance qui va s’approfondissant. Un désir n’est pas un simple trou carré que l’on pourrait combler avec un cube, comme dans les jeux d’adresse pour bébés. Un désir est un trou qui n’en finit plus de se creuser lui-même, à travers lequel on rêve de voir le ciel et qui nous conduit parfois jusqu’en enfer.

À mon sens, il n’existe qu’une seule manière de gagner la sobriété : non pas en exigeant du désir qu’il succombe aux arguments de la sagesse et de la modération – ce qui est de l’ordre du vœu pieux –, mais en gardant constamment à l’esprit toute la séquence que je viens de décrire. De même que, quand vous débutez une pratique de méditation, on vous invite à basculer votre conscience en « mode méta » – c’est-à-dire à ne pas vous contenter de penser vos pensées mais à les regarder passer comme des nuages dans le ciel –, il conviendrait de vivre ses désirs en « mode méta », d’observer la façon dont ils se forment, dont ils circulent en vous pour, finalement, se dissiper. Quand un désir est là et que je veux lutter contre lui frontalement, il l’emporte souvent. Mais il existe une manière plus subtile de le combattre : il suffit de se souvenir que, d’ici moins d’une demi-heure, il va s’en aller comme il était venu, sans demander son reste.

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