Technologie
La conquête de la Lune et la destruction de la Terre
Centre spatial Kennedy, Floride (États-Unis), le 29 août 2022. La mission de la Nasa Artemis I (composée du vaisseau spatial Orion et du lanceur américain super-lourd SLS) sur le pas de tir du centre. © Keegan Barber/Nasa
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D’abord reporté, le décollage de la fusée Artemis I de la Nasa aura finalement lieu ce samedi 3 septembre. Mais pourquoi donc viser la Lune alors que la Terre brûle ?
- « Personne dans l’histoire du genre humain n’a jamais […] montré tant d’empressement à s’en aller, littéralement, dans la Lune », souligne Hannah Arendt au début de la Condition de l’homme moderne (1958). À quoi tient cet empressement qui, ces dernières années, prend de plus en plus l’allure d’une colonisation, d’une appropriation ?
- Pour Arendt, cette velléité de conquête est à la fois contraire et cohérente avec le projet même de la science moderne. Contraire, d’abord, car « le but de la science moderne [est] de découvrir ce qu’il y a derrière les phénomènes naturels tels qu’ils se révèlent aux sens et à l’esprit humains. […] Rien ne fut plus étranger à l’esprit des savants qui amenèrent le plus radical et le plus rapide processus révolutionnaire que le monde ait jamais vu, qu’une quelconque volonté de puissance ; rien ne fut plus loin de leur esprit qu’un désir quelconque de “conquérir l’espace” et d’aller sur la Lune. […] Il est tout à fait exact que le savant lui-même ne veut pas aller sur la Lune » (La Crise de la culture, 1961). Sans doute ces savants étaient-ils curieux de découvrir ce qui se passait là haut, ce là haut que leur faisait entrevoir la perception augmentée de télescopes et autres lunettes grossissantes – de dévoiler la « face cachée » des phénomènes. Mais le savant « sait que, pour servir ses desseins, des vaisseaux spatiaux ne transportant pas d’hommes mais les meilleurs instruments inventés par l’ingéniosité humaine feront le travail d’exploration de la surface lunaire infiniment mieux que des douzaines d’astronautes ».
- Le voyage réel vers la surface lunaire est scientifiquement inutile. Il parait pourtant inévitable, irrésistible, à partir du moment où il devient techniquement possible. « Finalement et très littéralement », la science moderne « nous a conduits sur la Lune ». S'opère alors une rupture non plus scientifique, maisanthropologique : « un changement réel du monde humain », qui s'étend vers de nouveaux horizons. Pour Arendt, « la conquête de l’espace (ou comme on voudra dire) ne sera achevée que lorsque des engins spatiaux transportant des êtres humains seront lancés dans l’univers afin que l’homme lui-même puisse aller où jusqu’à présent seuls l’imagination humaine et son pouvoir d’abstraction, ou l’ingéniosité humaine et son pouvoir de fabrication pouvaient aller ». Au-delà de la Lune, que nous percevons depuis le sol, c'est une plongée vers des contrées invisibles qui s'annonce. La Lune n’est qu’une étape de ce grand mouvement de résorption d'un espace seulement imaginé, rêvé, pensé dans la sphère de l’expérience effective de l’homme. Si notre satellite est aujourd’hui l’objet de convoitise et de projet d’installation, c’est en partie pour servir de base de lancement pour aller plus loin – vers Mars ou plus loin, dans la mesure de ce qui est faisable pour nos technologies. « Tout ce que nous projetons maintenant, c’est l’exploration de notre environnement immédiat dans l’univers. »
- « Pour cette œuvre limitée, nous devons quitter le monde de nos sens et de nos corps, pas seulement en imagination, mais en réalité », ajoute Arendt : nous devons adapter nos vies à de nouveaux environnements techniques, à de nouvelles conditions qui ne sont plus celles données immédiatement par la Terre, mais créées par nous-mêmes, volontairement. La conquête de la Lune est indissociable d’un désir d’émancipation à l’égard de notre « condition humaine » et d’affranchissement de la Terre, qui en est le berceau naturel et la « quintessence ». « Comment peut-on douter qu’une science qui a rendu l’homme capable de conquérir l’espace et d’aller sur la Lune n’ait pas accru sa dimension ? » Arendt pose la question ironiquement. Jusqu'où ira ce mouvement ? Cet élan conquérant semble frappé du sceau de l’hubris, de l’excès, de l’illimitation, qui pousse sans cesse l’homme au devant de lui-même, le condamnant à ne plus jamais se poser quelque part, à ne plus jamais habiter quelque part, dans un lieu à l'étendue délimitée. La conquête spatiale condamne en même temps l'espace à n'être plus une région étrangère à la Terre et à la vie, source d'interrogation, de rêverie et de contemplation, mais une nouvelle terre où se prolonge les logiques de la vie - l'appropriation, la consommation, l'exploitation. Comme le note Arendt, « la nouvelle vision du monde qui pourrait résulter serait probablement à nouveau géocentrique et anthropomorphique » : étirement de la sphère terrestre jusqu'à l'étiolement.
- Comment, dans ces conditions, de prendre soin de ce qui nous est donné, la planète Terre ? Comment imaginer que, si notre astre n'est plus qu'un fragment d'une Terre dilatée, nous soyons incités à la sauvegarder ? C’est tout le problème que pose, sur le mode de l’urgence, la crise climatique actuelle. La volonté de certains États – et de certains magnats de la Silicon Valley, Elon Musk en tête – de s’élancer vers l’espace paraît, dans ces conditions, doublement dommageable : factuellement, parce que ces projets polluent ; symboliquement, parce que, plutôt que de préserver à tout prix notre planète unique qui « pourrait bien être la seule de l’univers à procurer aux humains un habitat où ils puissent se mouvoir et respirer sans effort et sans artifice », ils tempèrent l’urgence en promettant la conquête toute hypothétique de nouveaux mondes.