Énergie
La fusion nucléaire, une énergie miracle ?
National Ignition Facility du Lawrence Livemore National Laboratory (Californie, États-Unis). Le hohlraum abritant le modèle de cible cryogénique utilisée pour obtenir l’allumage de la réaction de fusion nucléaire, le 5 décembre 2022. © Damien Jemison/Lawrence Livemore National Laboratory
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Un réacteur expérimental à fusion nucléaire situé en Californie, la National Ignition Facility, est parvenu à atteindre le seuil d’ignition, et à produire davantage d’énergie qu’il ne lui en a fallu pour se mettre en route. Une « réalisation historique », selon la secrétaire américaine à l’Énergie Jennifer M. Granholm. Mais quelle est l’opinion des philosophes sur cette technique souvent présentée comme l’énergie de l’avenir ? Réponses entre espoir et méfiance.
« La fusion contrôlée paraît bien devoir passer avant dix ans au stade du fonctionnement en laboratoire, et peut-être au bout de vingt ans devenir une réalisation industrielle », envisageait Gilbert Simondon dans son texte de 1983 intitulé « Trois perspectives pour une réflexion sur l’éthique et la technique ». Quarante ans plus tard, force est de constater que la prédiction était quelque peu optimiste. Effet, peut-être, de l’enthousiasme du philosophe pour cette énergie que d’aucuns continuent à présenter comme la solution à la crise écologico-énergétique. Quels sont donc à ses yeux ces avantages, outre l’absence d’émission de gaz à effet de serre – qui vaut aussi pour la technique de fission utilisée par les réacteurs nucléaires actuels ?
Les espoirs de Simondon
- Abondance : si la fission nucléaire réclame des matériaux radioactifs rares, la fusion n’aurait besoin que d’isotopes de l’hydrogène, présents en grande quantité dans l’Univers. « La fusion contrôlée […] consisterait en somme à réaliser des soleils en miniature, source quasiment inépuisable d’énergie par laquelle paradoxalement, mais pourtant réellement, la technique rejoindrait, à l’état de plein développement, la nature. »
- Sécurité : « Le réacteur thermonucléaire présenterait moins de risques radioactifs que le réacteur à fission ; à terme, ces risques pourraient probablement disparaître totalement ou presque totalement. »
- Propreté : « On peut estimer que la nuisance (par pollution et danger d’émission de radioactivité dans l’environnement) des centrales nucléaires diminuerait avec un progrès radical de la technique », écrit Simondon. C’est exactement, soulignait François Dagognet dans son livre Des détritus, des déchets, de l’abject (1997), ce qui se passe dans la « centrale-Soleil » au-dessus de nos têtes : « Elle fonctionne si bien (non par la fission, mais par la fusion nucléaire) qu’elle réintroduit justement ses opérateurs, voire ses déchets, dans ses réactions d’autofabrication (lumière et chaleur). »
- Nettoyage : si la technique de la fusion générait une quantité infime de déchets radioactifs, elle pourrait même contribuer à l’élimination des déchets accumulés des centrales à fission. « En approfondissant cette technologie, […] un générateur à fusion pourrait aussi irradier les résidus radioactifs en provenance des réacteurs à fission afin de les transmuter en éléments stables. » Simondon continue : « Autrement dit, un approfondissement de la technologie arriverait à revenir en arrière pour retraiter, récupérer les inconvénients (entrant dans la catégorie générale de la pollution) de l’exercice déjà ancien d’une technique moins avancée. Peut-on parler, à ce propos, d’une espèce de rédemption […] ? Nous parions que oui. »
- Paix (?) : l’un des problèmes de la fission est qu’elle se révèle « fertile en déchets […] permettant d’obtenir des éléments utilisables à des fins militaires. » Ce n’est pas le cas de la fusion. Ce qui n’empêche pas – et Simondon est tout à fait clair à ce sujet – que la technique puisse servir des buts militaires dévastateurs – c’est même une évidence étant donné que, si la fusion nucléaire « contrôlée » visant la production d’énergie est encore balbutiante, c’est un processus de fusion qui a été utilisé pour la mise au point de la bombe H. « Force est de constater que le principe de la fusion est plus facilement applicable à des fins destructives […] qu’à une utilisation pacifique. » Mais, à tout le moins, la surabondance d’énergie que permettrait la fusion pourrait bien, à terme, enrayer la dynamique des guerres pour l’énergie.