Eclairages

La mafia, double spectral de l’État

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Cet article est issu du numéro 4 de Philosophie magazine « 4 - oct./nov. 2006 », en kiosque le 28 septembre 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Que l’État n’assure plus son rôle de tuteur de l’ordre social, et il en est réduit à céder ses prérogatives aux organisations mafieuses. Comme en Sicile depuis plus d’un siècle.

Le 11 avril 2006, Montagna dei Cavalli, Sicile, fin de matinée. Alors que l’île s’éveille, les poliziotti pénètrent dans la bergerie où se terre, depuis 1963, Bernardo Provenzano, chef de la Cosa Nostra. Cette arrestation, l’État italien l’attendait depuis plus de quarante ans. Elle survient au lendemain de la bataille entre Silvio Berlusconi et Romano Prodi, sans que l’on sache – à l’époque – lequel des deux en sort vainqueur. Moment crucial où le pouvoir apparaît vacant : hasard ou relation de cause à effet ? Les liens entre la mafia et l’État italien sont suffisamment ambigus pour que la question soit posée.

Fin du XIXe siècle, toujours en Sicile. Sous le régime féodal, l’économie de l’île dépend du système latifundiaire, de la grande propriété foncière. Lorsqu’en 1812 la féodalité est abolie avec la chute des Bourbons, les Gabellotti, régisseurs locaux à qui les aristocrates confiaient leurs domaines, en deviennent les nouveaux propriétaires. L’État n’existe quasiment plus et il se révèle impossible de définir les droits de propriété, d’usage et d’exclusivité lors de la fragmentation des terres. L’insécurité réelle et juridique liée à la disparition des liens aristocratiques suscite, chez les paysans, le besoin de retrouver une force de protection et un gage de maintien des traditions. La Cosa Nostra se constitue alors comme force supplétive de l’État au service des Gabellotti, soucieux d’assurer la sécurité de leurs domaines en l’absence d’institutions publiques crédibles. La mafia, née sur le terrain, vient combler les attentes de la nouvelle élite sicilienne. La mafia est donc née de l’incapacité de l’État à exercer sa souveraineté dans une région marquée par de forts particularismes et par une tradition ancestrale de résistance au pouvoir.

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