Enquête
La querelle de l’inné et de l’acquis
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 10 de Philosophie magazine « 10 - juin 2007 », en kiosque le 31 mai 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La bosse des maths, le front de l’idiotie, la tête du tueur existent-ils ? Serions-nous programmés ? Le mythe d’un déterminisme héréditaire remonte au XIXe siècle, avec l’apparition de la criminologie et des théories eugénistes. Aujourd’hui, le courant de pensée, notamment anglo-saxon, selon lequel l’inné prime sur l’acquis, ignore la nécessité d’une approche plurielle des comportements humains : sociale, génétique, cognitive, culturelle, médicale. Et oublie le pouvoir de la pensée sur nos vies.
L’affaire philosophique de la campagne présidentielle commence le 5 février 2007, sur TF1, pendant l’émission « J’ai une question à vous poser ». À un invité qui critique son refus de légaliser le mariage homosexuel, Nicolas Sarkozy répond : « Si on accorde le mariage homosexuel […], on donne alors à la société une image de la famille qui n’est pas celle que je souhaite que l’on donne. » Une famille, selon lui, c’est « un papa, une maman ». Pour étayer cette conception très naturaliste – que penser alors des familles recomposées ou de l’homoparentalité reconnue en Angleterre, en Belgique, au Danemark, en Espagne, aux Pays-Bas, en Suède ? Il ajoute ce qui ressemble à la fois à un « cogito » et à un « coming out » : « Je n’ai pas fait le choix de l’hétérosexualité, je suis né hétérosexuel. Vous faites le choix de révéler votre homosexualité, mais je ne pense pas que vous l’ayez décidée. »
Qu’entend exactement Nicolas Sarkozy par cette assertion sur la nature innée de la sexualité ? Le candidat précise sa réflexion dans Philosophie magazine du mois d’avril 2007, débattant avec Michel Onfray. Alors que ce dernier déclare : « Je pense que nous sommes façonnés, non par nos gènes, mais par notre environnement », -Nicolas Sarkozy répond par une série d’arguments défendant un déterminisme puissant, héréditaire, de nos comportements sexuels et dépressifs : « Je ne suis pas d’accord. J’inclinerais à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions -soigner cette pathologie. » Évoquant les « 1 200 ou 1 300 jeunes » qui se -suicident en France, chaque année, il développe : « Ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés. Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. » Il compare alors cette détermination génétique forte du comportement à celle du cancer : « Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d’autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. » Il conclut sans ambiguïté : « La part de l’inné est immense. »
« C'est dans les rares cas de maladies génétiques, dites "monogéniques" (mucoviscidose) que les individus pourraient être considérés comme "déterminés". »
Nicolas Sarkozy étoffe encore cette conception déterministe dans Libération le 12 avril 2007, déclarant : « Je pense que la sexualité est une identité […] Oui, je suis né hétérosexuel. Je ne me suis jamais posé la question du choix de ma sexualité. » Puis il rappelle que la migraine, elle aussi, est d’origine génétique : « Nous sommes 6 millions de migraineux. C’est totalement héréditaire. » Résumons : dans le débat ancien, polémique et toujours vivifiant sur la liberté humaine, qui cherche à faire la part de l’inné et -l’acquis, du déterminisme et du libre -arbitre, du genre et de la sexualité, Nicolas Sarkozy choisit résolument la conception naturaliste et biologisante. Nous naissons ce que nous sommes, avec un lourd passif « initial », « héréditaire », des « fragilités » et des « identités » pas choisies, prédéterminées, qui façonnent notre sexualité et beaucoup de nos comportements. Un homme naît ce qu’il est.
Ces propos ont soulevé une énorme controverse qui n’est pas près de retomber. Des généticiens, des psychiatres, des médecins, des philosophes, toute la classe politique, des sociologues, des associations ont réagi, de toutes les manières : polémiques, coléreuses, inquiètes. Pour expliquer un tel émoi, il faut rappeler les présupposés politiques des déclarations de Nicolas Sarkozy. En hiver 2006, alors ministre de l’Intérieur travaillant à une loi sur la prévention de la délinquance, il a demandé aux maires de lever le secret médical et de généraliser le dépistage chez les enfants de 36 mois des comportements suivants : « Indocilité, indice de moralité bas, hétéro-agressivité, faible contrôle émotionnel. » À l’époque, une pétition de protestation lancée par des professionnels de la santé et des associations – « Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans » – avait recueilli 180 000 signatures.