Lexique
La réalité est ailleurs
© Lydia Lys Selimalhigazi pour PM
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Cet article est issu du numéro 42 de Philosophie magazine « 42 - septembre 2010 », en kiosque le 26 août 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La pensée de Baudrillard se détourne du sujet, débusque les signes de la société de consommation et proclame la dissolution du réel. Son but n’est pas d’expliquer le monde mais d’en chercher la part d’ombre.
Shadowing the World (« Obscurcir le monde »)
Jean Baudrillard n’a jamais cru dans les prestigieuses machines discursives que sont la philosophie et la sociologie. C’est pourquoi, dès l’origine, il a pris le parti de l’objet, délaissé par des sciences humaines qui n’avaient d’yeux que pour le sujet. Ce sujet avec son arrogance, sa tentative prométhéenne de maîtrise, il l’a toujours réfuté, lui préférant « l’horizon sacré des apparences », qu’il s’est d’ailleurs toujours refusé à théoriser. Prendre le parti de l’objet contre le sujet, de l’événement contre ses interprétations, redonner aux choses leur inquiétante étrangeté contre ceux qui prétendent à leur domestication. Shadowing the World : ne pas chercher à expliquer le monde, mais lui rendre sa beauté énigmatique, ne pas chercher la lumière mais les ombres – là réside peut-être une partie du secret de sa séduction.
La société de consommation et l’objet
La société de consommation, terme utilisé par le philosophe Henri Lefebvre dans les années 1960, désigne le stade dans lequel l’achat des objets de consommation est à la fois le moteur et la finalité de la société. Baudrillard en fait le titre de son deuxième essai, consacré à l’analyse de « cette organisation totale de la quotidienneté, à cet environnement climatisé, aménagé, culturalisé ». Dans la société de consommation, la vie se transforme en un immense travelling où, parmi les centres commerciaux et les villes façon Disneyland, le shopping perpétuel devient l’activité principale de l’individu contemporain. L’originalité (le sacrilège ?) de Baudrillard fut de rompre avec la critique marxiste en termes de valeur d’usage et de valeur d’échange, alors dominante dans l’université française. Car la valeur d’usage présuppose qu’un objet a pour fonction de répondre à des besoins clairement identifiables. Or, s’appuyant sur l’anthropologie, Baudrillard montre qu’un objet excède toujours sa fonctionnalité : un vêtement, même dans les tribus les plus primitives, ne sert pas uniquement à se vêtir, mais revêt des fonctions à la fois esthétiques, culturelles et de prestige. Et la ruse de la société de consommation est d’abolir la distinction entre l’utile et le futile, le nécessaire de l’accessoire et de créer sans cesse de nouveaux besoins.
Des motivations jugées secondaires (la quête de distinction, l’affiliation à un groupe social supérieur, l’affirmation de soi, la volonté d’être moderne) deviennent déterminantes dans l’acte d’achat. D’où le caractère ambivalent, à la fois « comblant » et « déceptif » de la consommation : l’objet ultime, celui qui va combler mon désir, satisfaire mon envie, est toujours le suivant, le prochain… Les objets échappent donc à toute utilité et à tout usage. Ils s’abstraient dans des logiques de goût, de distinction, de connotations infinies. Bref, ils deviennent signes : « les objets renvoient à un monde moins réel que ne le laisse croire l’apparente toute-puissance de la consommation et du profit ».