Lexique
La vertu au pouvoir
© Olivier Marbœuf pour PM
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Cet article est issu du numéro 53 de Philosophie magazine « 53 - octobre 2011 », en kiosque le 29 septembre 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour Cicéron, nous sommes les acteurs de notre existence, même si nous ne maîtrisons pas tout. La liberté existe et nous guide vers le bonheur, nous permettant d’appréhender la mort avec sérénité.
République
La République – res publica ou « chose publique » – est « l’affaire du peuple » (République, I, 39). Cette définition suppose une conception précise de ce qui constitue un peuple : non pas n’importe quel ensemble d’hommes, mais « la réunion d’une multitude qui forme une société par un consensus respectueux de la justice et une communauté d’intérêts ». Cela exclut de la République tout régime où une classe ou un individu gouverne dans son propre intérêt : la tyrannie, l’oligarchie, mais aussi un gouvernement de la multitude (des classes populaires). Le consensus de tous ceux qui composent le peuple est un élément essentiel pour qu’il y ait vraiment un « peuple » ; et sans peuple, pas de véritable République. Deux éléments sont essentiels dans l’acquisition du consensus : la délibération d’un conseil et la loi. Pour que la délibération soit effectuée dans les meilleures conditions, elle doit être placée entre les mains d’un petit groupe d’élus choisis librement par le peuple (I, 51). Cicéron est ainsi favorable à un régime où le peuple choisit lui-même l’élite qui le gouverne : le peuple est souverain, mais les classes sociales vivent en harmonie sans qu’aucune ne domine politiquement les autres. C’est un régime « mixte » ; ainsi, Cicéron est plus un républicain qu’un démocrate au sens étroit. Quant à la loi, tout texte qui régit un État n’est pas une loi : les vraies lois sont celles qui visent à l’intérêt commun et réforment les mœurs (Lois, II, 13 ; III, 28-29). Elles sont le fruit d’une longue histoire, non pas celles d’un homme seul ou d’une seule génération. C’est donc une philosophie du contrat social par le consensus de la délibération et de la loi juste que défend Cicéron – une philosophie ironiquement inconnue des grands théoriciens des Lumières, les fragments de sa République n’ayant été redécouverts qu’en 1822.
Destin et liberté
Tout ce qui arrive est-il soumis à la fatalité, ou y a-t-il « des mouvements volontaires de l’âme qui échappent à la fatalité » ? Selon Cicéron, tel était le débat entre les philosophes (Du destin, 39). Il attribue la première position à Aristote, et la seconde à Épicure ; les stoïciens auraient, eux, défendu involontairement la fatalité, tout en voulant prendre une position intermédiaire. Mais aucune ne satisfait Cicéron. L’atomisme épicurien combine nécessité et hasard : les atomes tombent dans le vide mais dévient de leur course sans cause. Épicure croit que cela garantit la liberté, ce que Cicéron juge absurde : seuls les atomes échapperaient à la nécessité ; il faut plutôt admettre un mouvement volontaire de l’âme dépendant de nous. Inversement, le stoïcien Chrysippe pense concilier destin et liberté : il ne croit pas aux atomes, mais à un univers continu et sans vide entre les corps. Aucun ne peut échapper aux effets des mouvements des autres, sans empêcher que l’âme joue un rôle autonome dans la chaîne causale. Celui qui pousse un cylindre donne une impulsion, mais c’est en fonction de sa forme propre que le cylindre continue à rouler ; de même, notre volonté détermine la manière dont nous réagissons aux causes extérieures. En fait, cette comparaison est déterministe – la forme du cylindre détermine son mouvement – et notre liberté est seulement intérieure. Pour Cicéron, non seulement il existe des mouvements volontaires de l’âme qui garantissent la liberté intérieure de nos décisions, mais, même si certains événements nous échappent, il existe aussi des événements dont il est possible de modifier le cours. Notre liberté est réelle. Ainsi, l’oracle d’Apollon ne pouvait pas prévoir qu’Œdipe tuerait son père : c’est un acte fortuit et libre que rien ne nécessite.