Un grand concept expliqué

“L’art de conférer” chez Montaigne, c’est quoi ?

Temps de lecture : 5 min

“L’art de conférer” chez Montaigne, c’est quoi ?

Michel de Montaigne. © Domaine public

On a parfois du mal à discuter, surtout si l’on n’est pas d’accord ou si l’on trouve son interlocuteur stupide. On y apprend pourtant, considère Montaigne, une forme de tolérance et d’éthique. Et l’on peut même acquérir l’art de bien converser. Nicolas Tenaillon nous explique tout.


 

En vieux français, « conférer » signifie converser. Or si les hommes, animaux parlants, ne cessent de communiquer entre eux, ce n’est pas toujours pour le meilleur. C’est pourquoi Michel de Montaigne (1533-1592) consacre l’un de ses plus célèbres écrits, le huitième du livre III des Essais (1580), à la bonne pratique de la discussion. Mais que nous apprend exactement, en une vingtaine de pages, cet essai intitulé « De l’art de conférer » ? S’agit-il d’une méthode pour augmenter nos connaissances, d’une éthique pour se respecter mutuellement ou d’une manière d’être au monde ?

La conversation, ou comment former son jugement

« Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c’est à mon gré la conférence », écrit Montaigne. Ce n’est donc pas tant le partage des connaissances que la formation du jugement que permet l’art de conférer. Car l’étude des livres ne produit qu’« un mouvement languissant et faible » tandis que « la conférence apprend et exerce en un coup ». Dans la discussion, les esprits s’échauffent, ce qui assure leur vivacité. Mais quels esprits ? Méfiant à l’égard de ses propres préjugés, battant sa coulpe, Montaigne considère tout d’abord que tous ont droit à la discussion : même les sots « méritent au moins qu’on les écoute » et plus encore lorsqu’ils nous contredisent, car ne pouvoir supporter la sottise, « c’est une autre maladie », celle du mépris, de l’orgueil. 

“L’étude des livres ne produit qu’un mouvement languissant et faible, tandis que la conférence apprend et exerce en un coup” Michel Eyquem de Montaigne

 

L’art de conférer, c’est dans un premier temps l’art de tolérer les opinions des autres, mêmes les moins fondées. Mais il y a différentes formes de sottises, celle des rustres et celle des rhéteurs, de beaucoup la moins supportable : « J’aimerais mieux que mon fils apprenne aux tavernes à parler qu’aux écoles de la parlerie. » Pourquoi ? Parce que ceux qui se piquent de savoir converser et de l’apprendre aux autres ne font que jouer hypocritement les érudits : celui qui « ne peut rien que par livre, je le hais, si j’ose dire, un peu plus que la bêtise ». Que leur manque-t-il à ces beaux parleurs lorsqu’ils entrent en conversation ? La méthode, répond Montaigne en précurseur de Descartes : « Tout homme peut dire véritablement ; mais dire ordonnément […] peu d’hommes le peuvent. » Conférer est donc bien un art. Mais comment l’exercer correctement ?

Entre beaux parleurs et tire-au-flanc

Il faut d’abord commencer par ne pas s’estimer trop. « J’entends que notre jugement […] ne nous épargne pas d’une interne juridiction. » Or l’examen de soi invite à se méfier des sens et donc de l’apparence, ce qui permet de ne pas être dupe de l’image que se donne notre interlocuteur : « La gravité, la robe et la fortune de celui qui parle donnent souvent crédit à des propos vains et ineptes. » Fiers de leur statut, toujours en attente de révérence, ceux qui pavoisent en parlant « vous assomment de l’autorité de leur expérience : ils ont ouï, ils ont vu, ils ont fait ; vous êtes accablés d’exemples » dont ils ne tirent aucune conclusion susceptible de nourrir une saine conversation. Mais ceux qui gardent le silence pour paraître sages ne valent pas mieux : « À combien de sottes âmes […] a servi une mine froide et taciturne de titre de prudence et de capacité ! » L’art de conférer, ce n’est pas celui de se dérober. 

Ne rien laisser passer

Comment ensuite bien poursuivre une conversation ? En étant exigeant. Tel lance un bon mot, un « beau trait » ? Qu’il en mesure la force et l’explique. Tel s’égare dans son argumentation ? Il faut l’aider à se corriger : « Quand je débats contre un homme vigoureux, je me plais d’anticiper ses conclusions, je lui ôte la peine de s’interpréter, j’essaye de prévenir son imagination imparfaite. » L’art de conférer, c’est l’art de guider la conversation en évitant qu’elle retombe dans les platitudes, les « jugements universels […] qui ne disent rien. » Ainsi s’exclamer après avoir lu une page entière de Virgile « Voilà qui est beau ! » au lieu de « vouloir remarquer par où un bon auteur se surmonte », c’est empêcher le débat. Mais pourquoi certains le fuient ? Par manque de courage, par peur de révéler leur ignorance ou leur incapacité à comprendre.

“Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non ma colère” Michel Eyquem de Montaigne

 

L’art de conférer, c’est l’art de s’exposer, c’est l’art de perdre. Et si Montaigne y excelle, c’est parce qu’il estime plus la vérité que sa propre personne : « Je me sens bien plus fier de la victoire que je gagne sur moi, quand dans l’ardeur même du combat, je me fais plier sous la force de la raison de mon adversaire, que je ne me sens gré de la victoire que je gagne sur lui par sa faiblesse. » S’il aime les conversations viriles, comme celles qu’il avait avec La Boétie, son meilleur ami, c’est donc parce que Montaigne ne s’estime pas meilleur que les autres et trouve dans le débat l’occasion d’en apprendre plus sur lui-même et sur les hommes : « Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non ma colère. » Mais toute conversation est-elle pour autant utile et fertile ?

“La science de la différence”

Oui et non. Lorsque l’hypocrisie l’emporte, lorsque les mots ne vont plus « là où va la pensée » parce qu’on refuse de s’exprimer courageusement, reste encore une leçon à tirer sur « la manière du dire » qui pour l’auditeur alerte en dit beaucoup sur son interlocuteur : « Mon humeur est de regarder autant à la forme qu’à la substance. » Dans une certaine mesure, converser avec les plus obtus est une belle occasion d’étudier « l’humaine condition » dans sa diversité. L’art de conférer, c’est comme le dira Barthes, « la science de la différence ».

Mais face aux opiniâtres, force est de constater aussi que le débat n’enseigne guère : « D’une souche, il n’y a ni qu’à espérer, ni que jouir qui vaille. » En présence de certains butors, on ne peut que « les laisser embourber et empêtrer » car ils restent sourds à tout « avertissement ». Pire : parce qu’« il est impossible de traiter de bonne foi avec un sot », vouloir prolonger avec lui la conversation corrompt notre jugement et fait de nous un sophiste. L’art de conférer, c’est donc finalement aussi celui de savoir mettre un terme aux débats stériles : « Quand la dispute est trouble et déréglée, je quitte la chose », avouait Montaigne. 

Cet article vous a plu ? ➤ Abonnez-vous à Philosophie magazine pour accéder à tous nos contenus et soutenir une rédaction 100% indépendante. À partir de 1€ par mois, sans engagement !

Les concepts liés à cet article

IntersubjectivitéLangage