La lettre du jeudi
Le bonheur est-il une idée réactionnaire ?
© Evelina Mitev/Unsplash
« “Le bonheur est réactionnaire s’il consiste à avoir un foyer, une femme, des enfants, à ce que rien ne change, rien ne bouge. C’est trop souvent ça, l’idée du bonheur”, déplorait Beauvoir lors d’un entretien en 1973 (le texte inédit est à lire dans le recueil Une fois que les femmes ont ouvert les yeux, Gallimard, à paraître le 26 mars).
En tombant sur ces lignes, alors que j’étais en vacances loin du fracas de l’actualité, je me suis demandé si le “bonheur” n’était pas en effet un affect conservateur.
Conservateur voire réac’, le bonheur ?
Le bonheur désigne un état de bien-être presque confidentiel. On nous conseille souvent de le vivre silencieusement, confiné, loin du monde, conformément à des maximes assez mièvres qui infusent profondément dans notre imaginaire : “Pour vivre heureux, vivons cachés” ou encore “Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants”. Si les contes ne racontent jamais la suite de ce bonheur toujours “à venir”, c’est parce que ce serait d’un ennui mortel. Le bonheur est anhistorique, ineffable, en dehors de la narration et de ses rebondissements.
Pour cause, à l’inverse de la joie qui est un pic d’intensité, le bonheur est plutôt une ligne continue et homogène. Il désigne un état de stabilité qui tolère mal les ruptures et les variations, et qui est à ce titre éminemment hostile à toute révolution, voire à tout changement, aussi infime soit-il. Le bonheur est très proche de ce que le philosophe Michaël Fœssel appelle “la satisfaction”, dans son essai Quartier rouge. Le plaisir et la gauche (Flammarion, 2022) : “Les gens satisfaits considèrent que l’expérience s’arrête exactement au point où ils se trouvent. Ils ne sont disposés à faire aucun pas au-delà de leurs préjugés puisque là où ils se situent socialement, là réside leur trésor. Pourquoi désirer d’autres agencements politiques, alors que la jouissance est à portée de la main, aussi proche de nous-mêmes que notre jardin à cultiver ?”
Si le bonheur est donc plutôt conservateur, il n’est même pas forcément serein. Il est perçu comme un état fragile, que l’on nous encourage à préserver à tout prix : un sanctuaire dont on serait les propriétaires inquiets. Un couple heureux ne cherche pas à changer le monde, mais à s’en protéger. Il ne vise pas tant à propager son bonheur qu’à investir pour le maintenir, quitte à se barricader en son sein, et à s’y cramponner fébrilement. Le bonheur est parfois associé au mot “sécurité” et se rattache à un genre d’instinct de survie. Être heureux, c’est garder le cap. Tenir bon. Sauver sa peau et passer entre les gouttes.
Du bonheur à l’allégresse
Loin de moi l’idée de rejeter le bonheur en bloc. Il est humain de vouloir se réfugier dans un cocon heureux, épargné par le chaos du monde (une “safe place”, un “chez-soi”). Et cette possibilité est évidemment une chance. Mais je crois que l’on gagnerait à s’émanciper un peu de cet idéal si ce n’est mesquin, du moins un peu restreint, qui nous colle à la peau et limite nos horizons. Il existe plein d’autres mots désignant des états émotionnels qui incluent implicitement dans leur définition une dose de surprise, d’imprévu, d’intensité, de vitalité, mais aussi une certaine idée du collectif et de l’extériorité. En voici quelques-uns : la joie bien sûr, mais aussi l’euphorie, la gaieté, l’extase, le ravissement, le régal, ou encore – et c’est mon préféré – l’allégresse. »
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