Décryptage
Le maquillage, nouvelle arme politique
Alexandria Ocasio-Cortez à un meeting de Bernie Sanders, candidat à la primaire démocrate, à New York, le 19 octobre 2019. © Eduardo Munoz Alvarez/ AP Photo/Sipa
« Bonjour Vogue ! Je suis Alexandria Ocasio-Cortez. » L’élue démocrate à la Chambre des représentants surnommée « AOC », figure de la gauche du parti, a fait un coup d’éclat fin août en apparaissant… dans un tutoriel de maquillage diffusé par le magazine Vogue. Manipulant fond de teint et crayon à sourcils avec aisance, Alexandria Ocasio-Cortez explique comment – et surtout pourquoi – elle se maquille : « Dans le milieu politique, il y a cette idée que si vous vous intéressez au maquillage, à la beauté ou la mode, vous êtes frivole. Pourtant, ces choses font partie des décisions les plus significatives que nous prenons, chaque matin. »
Loin de penser que le maquillage est un fardeau qui rive les femmes aux injonctions du patriarcat, la jeune femme estime qu’il permet d’affirmer sa personnalité : « La féminité est puissante. » Se retrancher derrière des artifices permettrait-il d’en dire plus sur soi-même ? Étonnant paradoxe, qui défie l’idée platonicienne selon laquelle les apparences seraient trompeuses. Platon lui-même évoquait les techniques d’ornement de soi en des termes plutôt élogieux. Comment comprendre cet intérêt pour la superficialité ?
La vidéo du « tuto make-up » d'Alexandria Ocasio-Cortez.
Du cosmos à la cosmétique. Chez les Grecs, la cosmétique n’était pas tant synonyme d’affirmation de soi que de célébration de l’ordre cosmique. Le mot cosmos signifie en effet « ordre », ou « bel arrangement » : l’univers est un monde fermé et bien ordonné (comme en témoigne la course régulière des astres), par opposition au chaos (khaos) dont il est issu. Platon évoque lui-même la « technique cosmétique » dans son dialogue Le Sophiste, avec le sens d’un « art qui concerne l’ornement ». Le rapport entre le visage et l’univers ? Dans les deux cas, il s’agit de mettre de l’ordre là où il en manquait. Le maquillage corrige, arrange, embellit, en apportant de la symétrie et de la régularité à l’expression des traits. Progressivement, la cosmétique a perdu cette connotation qui la rattachait à la notion d’ordre, pour se rapprocher davantage d’un instrument de séduction, voire d’une lubie proprement féminine.
« Loin de tromper, l’apparence exprime. » Le maquillage est une forme de travestissement. Cela veut-il dire que l’on se transforme en quelqu’un d’autre, lorsqu’on s’y adonne ? Pas selon Michel Serres, qui analyse la symbolique du maquillage dans une interview à Canal Académie. « Se maquiller, ce n’est pas mentir. C’est plutôt souligner », dit-il, en rappelant que les techniques d’ornements sont aussi vieilles et diverses que les sociétés humaines. Le maquillage est une « seconde peau », « un masque qui vient s’appareiller au corps » et ne faire qu’un avec lui. Accentuer la rondeur d’une pommette ou étirer le regard, cela permet ainsi de mettre en valeur ce qui est déjà là, en puissance : « Loin de tromper, l’apparence exprime. » Alexandria Ocasio-Cortez ne dit pas autre chose, dans sa vidéo : « J’accentue les traits existants. Comme ça, je montre aux gens la vraie personne qu’il y a au fond de moi. »
Le maquillage comme empowerment. Le choix de se tartiner le visage de poudre à contouring et de l’assumer fièrement peut toutefois surprendre. Depuis une dizaine d’années, de plus en plus de femmes optent en effet pour le no make-up (« zéro maquillage »), afin de couper court à l’idée rétrograde selon laquelle une femme au naturel serait moins désirable. Une tendance qui s’est d’ailleurs renforcée depuis le confinement. Alors, pourquoi l’élue américaine en fait-elle un argument ? Rappelons d’abord que le féminisme ne condamne pas à l’unisson le maquillage. Depuis les années 1990, le courant surnommé lipstick feminism (« féminisme du rouge à lèvres ») vante le recours au maquillage à des fins féministes : se réapproprier les codes patriarcaux serait une forme d’empowerment, c’est-à-dire de regain de pouvoir et d’autonomie. Alexandria Ocasio-Cortez s’inscrit dans cette lignée : « Ce n’est pas toi qui décides si je suis bien ou pas, c’est moi, clame-t-elle dans son tutoriel. Si j’ai envie de passer une heure à me préparer le matin, ça ne doit pas être parce que j’ai peur du regard des autres, mais parce que j’en ai envie. Mon corps, mon choix ! »
La voix d’une génération ? L’élue insiste particulièrement sur son rouge à lèvres couleur coquelicot, qui est devenu au fil de ses interventions médiatiques une marque de fabrique. « Des lèvres un peu audacieuses, c’est la meilleure façon de se mettre en condition. Je porte ce rouge à lèvres quand j’ai besoin d’un coup de boost pour la confiance. » Que la bouche soit l’organe de la parole n’est peut-être pas une coïncidence : par cet artifice, Alexandria Ocasio-Cortez signale aussi qu’elle a l’ambition de devenir le porte-voix de la jeune génération. Ce signe très visible serait-il aussi une façon de renouer avec la symbolique du maquillage guerrier ? Dans son Histoire du maquillage (éd. Dangles, 2012), l’essayiste Martine Tardy relate : « Selon l’Ancien Testament, l’ange Azazel apprend aux hommes à fabriquer les épées ainsi que l’art de peindre les yeux. Est-ce pour cela qu’on considère le maquillage comme une arme ? » Alexandria Ocasio-Cortez est en tout cas parée à l’attaque !