Le monde en marche arrière

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Cet article est issu du numéro 97 de Philosophie magazine « Peut-on choisir ses désirs ? », en kiosque le 18 février 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Voici un extrait de l’intervention de Régis Debray à la Sorbonne lors de la journée “L’Année vue par la philo”, où il met à l’épreuve du contemporain la thèse de Benjamin.

« Les partis progressistes ou communistes en 1950 étaient certains de mettre la religion au musée, et en 2000 c’est la religion qui les a mis au musée. Le nombre d’États laïcs dans le monde se réduit en peau de chagrin, et ceux qui l’étaient à leur fondation – Israël, Turquie, Indonésie, Égypte… – prennent le chemin inverse (Ben Gourion, Atatürk, Soekarno ou Nasser, ces grands modernisateurs devant l’Éternel, ne reconnaîtraient plus leur pays aujourd’hui). “Le livre détruira l’échafaud, la guerre et la famine”, promettait Victor Hugo, pour qui une école qui s’ouvre est un temple qui se ferme. Et c’est à Bombay, à la pointe de l’informatique, que le fondamentalisme hindou se porte le mieux, et ce sont des facultés des sciences et des techniques, et non des lettres, que, partout, sortent les cadres intégristes. La mondialisation se rêvait heureuse, le doux commerce remplacerait les cartes d’identité par la carte Bleue, et une gouvernance mondiale pourrait enfin englober, et bientôt remplacer par une belle ligne droite le tordu des lignages et des ancrages ? L’Union européenne effacera bientôt ces mauvais souvenirs ? Et voilà, patatras, depuis vingt ans, trente mille kilomètres de nouvelles frontières érigées sur la planète et Schengen en capilotade. Voilà non plus quarante-cinq États à l’ONU, comme en 1946 mais cent quatre-vingt-dix-huit. Les superstructures multilatérales, ONU, OTAN, UE, OMC, rendent les armes au tout-à-l’ego et au ghetto partout. Et l’Europe fédérale, de moins en moins fédératrice, retourne, comme on dit, à ses vieux démons. […]

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