« Le propre du travail, c’est d’être forcé »
Cet article est issu du numéro 61 de Philosophie magazine « 61 - été 2012 », en kiosque le 03 juillet 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Alain, Préliminaires à la mythologie (1943)
On connaît Alain (1868-1951) pour ses Propos, réflexions distillées au jour le jour dans la presse quotidienne. Mais on oublie qu’il a produit une pensée exigeante formée au rationalisme et à la rigueur de Descartes. Ses thèmes de prédilection ? Ceux d’un siècle traversé par deux guerres et la révolution soviétique : parmi eux, le travail. Engagé au parti radical, Alain loue « l’effort du prolétariat contre la bourgeoisie » et considère « le travail de la main sur la chose » comme « la source de toute sagesse »… tout en le qualifiant de « forcé » ! Comment soutient-il un tel paradoxe !
Dans les Préliminaires à la mythologie, Alain revient au monde de l’enfance. L’enfant est gouverné par des puissances supérieures (ses parents) à qui bien parler signifie obtenir ce qu’il veut. Le langage a la puissance performative d’une formule magique, et « l’enfant […] apprend d’abord et bien vite à se faire servir ; c’est son savoir propre ». S’il met parfois la main à la pâte en singeant les adultes, c’est uniquement par jeu. Alain distingue le jeu du travail en ce qu’il n’a d’autre but que lui-même, « il ne continue rien, il recommence ». Plus tard, chacun garde la nostalgie d’un paradis perdu. Qui n’est qu’un mythe, car on a tôt fait d’apprendre que « le moindre service est un travail ». Le travail est donc forcé parce qu’il découle d’une violence que l’individu se fait à lui-même au sortir de l’enfance : le travail est une contrainte certes, mais que l’on s’impose à soi-même. Ce n’est pas une propension naturelle. D’ailleurs, ne faut-il pas toujours se forcer un peu pour s’atteler à une tâche, si passionnante soit-elle ?
Certains n’en assument jamais les conséquences. En ne se confrontant pas à la matière, en ne corrigeant pas leur perception. Ces grands enfants qui évoluent dans un monde d’adultes sont ceux qu’Alain nomme les « bourgeois ». Sous sa plume, le terme recouvre plus qu’un statut social, il est un état d’esprit. Se reposer sur ses ouvriers, voire rêver d’un monde de machines qui aboliraient tout labeur, c’est revenir au pays de cocagne où l’« homme qui profite des résultats sans penser au travail » est roi.
L’enjeu dépasse néanmoins les sphères économiques et sociales. Le travail, en nous mettant en contact avec le monde et les choses, nous en fournit une connaissance positive. Alain invite à « se donner […] par le mouvement des membres actifs et surtout les mains, les connaissances que l’on cherche ». Arrachement à l’enfance, le travail est une contrainte. Mais par cette « action efficace » l’homme tisse entre les choses un réseau de relations et se réapproprie le monde. Travailler plus pour en savoir plus, et mieux, oserait-on dire…